tintin_au_congo.jpg  Carnet de mission audiovisuelle en République Démocratique du Congo.

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Episode 1 : En route pour Kin la belle !

Photo de Pascal Boucher

Ayant déjà mis les pieds en Afrique équatoriale et en Belgique, et connaissant le sens de l’humour respectif de ces deux cultures, c’est avec une certaine curiosité pour ce mélange culturel que j’ai pris l’avion pour Kinshasa, capitale de la République Démocratique du Congo, ex- Zaïre, et surtout ex-Congo Belge. Celui de Tintin, à peu près le seul livre sur la question que j’ai eu le temps de (re) lire avant de partir, ouvrage colonialiste (et pathétique) de référence.

Dans l’avion de Bruxelles à Kinshasa, le temps des colonies me semblait s’éloigner à mesure que l’on survolait le continent africain. La première tournée offerte par Brussels Airlines en avait entraîné une autre « autogérée », faisant presque oublier, aux familles africaines qui composaient l’essentiel des passagers, les cris des bébés . Qui d’autre irait passer ses vacances dans un des coin les plus ravagé de la planète ?
Se libérant donc des chaînes du colon européen, l’attitude des passagers se détendait à mesure que les hommes allaient se faire servir des whisky-Coca par les hôtesses belges (et blanches), visiblement blasées par l’exercice. Et très vite, un maquis joyeux s’organisait autour d’un siège occupé par une jeune femme qui n’avait pas rangé sa langue dans la soute à bagages. La fine équipe d’ « accoudés aux fauteuils » comme à un comptoir, venait de faire connaissance et était déjà tordu de rires. Le bébé qui hurlait le plus fort fut, quant à lui, stoppé net lorsqu’un papa de circonstance le souleva d’une main (un whisky coca dans l’autre) et le fit danser en chantant à tue tête et l’appelant « mon fils » . L’homme était plutôt sapé à la mode « Blingbling » de Kin, chemise rose, lunettes de star de rumba, filet de moustache très fin et remarquablement bien taillé. Puis, passant de bras en bras de plein de nouveaux papas, le « fils » était maintenant mort de rire, et moi aussi.
Une vive discussion s’engageait alors entre la femme contre les hommes. Ça causait politique :

- Les socialistes sont les meilleurs ! se mit à hurler le papa blingbling, sans pourtant trop avoir l’air d’y croire.

Très vite le ton devint passionné et tout le monde parlait en même temps, sans que je puisse réellement distinguer qui soutenait quoi. L’usage du Français étant entrecoupé d’une des 246 langues parlées au Congo, je ne suis pas sûr d’avoir saisi tout l’argumentaire. Mais dès les premières joutes, le nom de Sarkozy focalisait le débat.

- Sarkozy a compris les Français ! s’exclamait le papa blingbling avec la même fougue dans la voie portée par le whisky coca.

Un duel pouvait alors s’engager entre la femme centrale du maquis et d’autres femmes et hommes qui se ramenaient le long de l’aile gauche de l’avion pour participer à la discussion, un verre à la main.

- Rama Yade , c’est la seule qui a dit non à Kadhafi ! lançait le papa bling bling encore plus fort que la femme qui semblait maintenant totalement en colère.

- On n’a pas à lui donner l’excellence parce qu’elle est noire ! fini t’elle par trancher sans concession.

Mais, bien que nous amorcions la descente sur Kinshasa, personne n’avait envie de capituler avant l’atterrissage. Et j’avoue qu’à partir de ce moment là, bien que ne pouvant rien y faire, j’ai commencé à n’avoir qu’une obsession : Que toute cette agitation du côté de l’aile gauche ne nous fasse pas partir en vrille. Les hôtesses n’eurent aucun mal à faire rasseoir tout le monde, et je compris alors qu’elle n’avaient pas cédé sur le protocole du service pour rien. Elles avaient gagné un certain respect.

Il a fallu très longtemps à l’église catholique pour admettre que la terre était bien ronde, et ceci malgré les découvertes des grands navigateurs du XVème siècle. Cependant, s’il vous vient encore à en douter, puisque qu’on peut désormais traverser le monde en quelques heures, il vous suffit d’atterrir quelque part autour de l’équateur au moment où le soleil se couche: Il trace une ligne bleue et rouge qui semble vouloir vous encercler avant de vous plonger dans la nuit noire*.

Notes de l’épisode 1 :

*l’expérience marche aussi quand le soleil se lève d’ailleurs, puisque il est désormais prouvé que la terre est ronde… Mais au lieu d’être envahi par la nuit noire, vous êtes ébloui par la lumière, et vous atterrissez dans une fournaise.`

Episode 2 : Chez tintin

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Kin n’est plus si belle. Au premier coup d’œil, on voit bien qu’elle est ravagée. Depuis que les Belges ont laissé comme seuls héritages culturels la bière , Tintin au Congo, et un couteau dans le dos lors de l’indépendance en 1960. On a commencé par danser sur « indépendance Cha Cha » (1), on danse encore .

En 1965, Léopoldville est devenue Kinshasa et les Belges, sous la haute autorité de la CIA, ont dissout le communisme dans l’acide, en la personne de Patrice Lumumba, qui avait osé dire à voix haute que son pays serait désormais vraiment indépendant. L’ex-colon belge et l’administration américaine avaient choisi la crapule, et Mobutu régna sur le Zaïre d’une main de fer jusqu’à sa chute en 1997.

Par la force, Laurent Désirée Kabila prit à son tour la tête du pays le plus riche d’Afrique, étrangement baptisé « République Démocratique du Congo » (« aire décès » en abrégé) … Jusqu’en 2001, où il fut assassiné, puis remplacé par son fils Joseph, moins charismatique, mais finalement élu par un processus électoral inédit dans le pays. Pillée et violée à plusieurs reprises, Kinshasa est maintenant défigurée. Certains l’appellent même « Kin la poubelle ». A force de lui passer sur le corps, les régimes successifs et leurs alliés étrangers en on fait un aberration. La capitale du pays d’Afrique le plus étendu et le plus riche en ressources naturelles, dégueule sa misère à chaque coin de « rues »… autant qu’on puisse les appeler ainsi, tellement il y a de crevasses et de bosses, impraticables lors de ces fortes pluies qui s’abattent sur elles une bonne partie de l’année.
Au début, je ne comprenais pas pourquoi dans ces grandes villes d’Afrique, les plaintes qui parviennent en premier à nos oreilles de blancs concernent l’état des routes, alors qu’on se dit qu’avec les guerres, les massacres, , l’ « insécurité » comme on dit chez nous, le sida, et toute la collection de maladie qu’on peut trouver dans le coin, l’état des routes peut paraitre totalement anecdotique. Et puis j’ai voulu commencer mon séjour en allant « Chez Tintin » afin de conjurer le sort tout de suite et en finir avec ce qui fut certainement mon premier livre pour commencer dans la vie, celui qui allait (mal) former pour longtemps ma vision de l’Afrique.

De nos jours encore, prendre la route à Kinshasa n’est pas une mince affaire. Pour un kinois, c’est très simple : Soit il marche très longtemps et essaye de monter dans un taxi collectif surchargé (fula fula) en faisant des signes codés de la main très compliqués (on reviendra dessus ultérieurement) ; soit il a une voiture et, s’il ne s’agit pas d’un privilège acquis grâce à son statut « Jet set » de Kinshasa (ça aussi on reviendra dessus), avec sa voiture, il peut devenir chauffeur occasionnel par exemple, et charger des blancs quand il y en a. Un blanc a plusieurs possibilités qui font de lui un être privilégié: Soit il est un « expat » et roule dans un beau 4×4 payé par l’ambassade, l’ONU, la compagnie, ou autre ; soit il fait appel à ce chauffeur puisqu’il y en a. C’est ce que je fis après m’être bien renseigné sur les tarifs pratiqués et avoir fait semblant de négocier, pour la forme, auprès de mon commis d’office , que nous nommerons Noël ou plutôt Dieumerci (parce qu’il y en a aussi par ici).

Dieumerci fut jovial tout de suite. Et inflexible sur le prix. Il était selon lui le meilleur et le moins cher, de toute façon. Je le trouvais tout de suite sympathique et lui confia donc cette mission de la plus haute importance : M’amener manger « chez Tintin » en ce beau dimanche de Mars. Nous fîmes rapidement connaissance et le bonhomme m’expliqua à quel point les routes étaient pratiquement impraticables… Et me le démontra aussitôt, en passant aussi vite que possible dans tous les trous, puisqu’il y en avait. Dieumerci m’expliquait alors qu’il avait trois voitures, qu’il sous-traitait avec des chauffeurs sous ses ordres, certes moins expérimentés que lui, mais très fiables. Il avait même réussi à se payer une voiture japonaise (grâce à un oncle obscur plus ou moins mobutiste). Mais celle-ci était au garage depuis qu’il s’était mis en tête de trouver une pièce importante, qui lui permettrait peut-être un jour de continuer à rouler. Donc, je n’eu pas le privilège de rouler dans cette voiture luxueuse, sans tellement de regrets puisque Dieumerci me prévint aussitôt que, puisqu’elle avait la « clim », le tarif de la course était inévitablement plus cher.
Dieumerci est un vrai professionnel, mais très vite il m’expliquait que son métier principal était tout autre : Il était fonctionnaire au ministère de la migration (ici, forcément, on migre plus qu’on immigre). Mais ce boulot lui garantissait tout juste son loyer, et de toute façon il n’y allait que pour pointer, car l’ensemble de l’organisation était dans les mains de gens qui s’intéressaient plus que lui aux choses de la politique.
Avec sa mini-compagnie non officielle, Dieumerci arrivait à boucler ses fins de mois… Autrement dit ici en RDC : « Article 15 », c’est à dire : « Démerdez-vous ! ».

De chaos en nids de poules, on arrivait enfin « Chez tintin », au bord du fleuve Congo que je voyais pour la première fois, puisque la ville tient à lui tourner le dos le plus souvent possible.
Je proposais à Dieumerci de l’inviter à déjeuner, ne pouvant décemment pas le laisser dans la voiture, puisqu’il m’avait prévenu qu’il était hors de question qu’il refasse ce raid en l’envers pour revenir me chercher plus tard, et que sa responsabilité envers moi impliquait qu’il ne me laisserait pas seul dans un tel endroit ! Dieumerci devenait ainsi mon employé à la journée, et puisqu’il était payé à l’heure, son boulot du jour consisterait à me faire la conversation pendant le repas, sous un parasol, au bord de l’eau, ce qu’il ne lui semblait pas la pire corvée.
Tout avait sa logique inévitable, et cela me dispensait de réfléchir à toute autre éventualité.

En dégustant un poulet banane et des bières « Primus », j’appris ainsi en peu de temps que :

- Le fleuve Congo était traversé ici la nuit par des commerçants clandestins qui risquaient leur vie dans les rapides et vendraient même des armes… pour la chasse puisqu’il s’agirait de calibre 12, selon Dieumerci.

- Qu’il ne faut jamais donner de l’argent à des enfants quand ils le demandent, mais qu’on peut donner des cacahouètes à un enfant édenté qui pourtant ne demandait rien.

- Que Mobutu habitait dans le coin, et qu’il venait de temps à autre par ici, bien qu’il fut assez prudent pour tenir en vie très longtemps.

- Que Laurent Désirée Kabila était beaucoup moins prudent, au point d’habiter au centre ville, et que s’il avait choisi de bouger tout le temps comme Mobutu et d’avoir une base près du fleuve, il aurait pu s’enfuir à Brazza et ne se serait pas fait descendre, quel imbécile !

- Que la RDC fourni ses voisins en électricité grâce à son barrage sur le fleuve Congo, mais ne peut assurer une électricité constante à Kinshasa.

- Que d’ailleurs rien n’a changé à Kinshasa, sauf les 4×4 des officiels du gouvernement.

- Que la bière « Primus » est incontestablement la meilleure, et que Dieumerci ne comprend vraiment pas pourquoi les blancs boivent ces autres bières qui lui, le font vomir.

- Qu’un Congolais gaillard comme lui peut s’enfiler deux litres de bière en pleine chaleur, sans sourciller, finir son repas tranquillement, me payer sa tournée, finir ma bouteille, et me ramener à l’hôtel en roulant dans les trous encore plus vite qu’à l’aller, en me parlant du problème de ses amortisseurs.

De « Chez tintin » je n’avais remarqué que la décoration très sobre de cette terrasse sauvage : Des vrais petits singes vivants attachés là pour faire joli et quelques dessins sur les murs, Tintin, Milou, les Dupont et Dupond, Haddock … Autant de personnages dont Dieumerci ne semblait n’avoir jamais entendu parlé.
En attendant le « on n’sait jamais» (sorte de « doggy bag » d’ici « au cazou ») réclamé à une serveuse bien moins rapide que le fleuve, j’avais tout le loisir d’observer en détail les statues de Milou et Tintin couchés dans l’herbe, un bouquin à la main (Tintin, pas Milou), et celle du capitaine Haddock qui les rejoint avec une bière dans chaque main (2) . Dieumerci me ramenait à la raison :

- Bon allez, le travail nous rappelle !

Quand Dieumerci finit par me déposer à l’hôtel, il me confiait une dernière analyse pour la route:

- Un pays dont les gouvernants disent sans cesse qu’il faut reconstruire, reconstruire encore, reconstruire toujours, et qui ne font rien d’autre que de se voter l’attribution de 4×4 officiels, ça ne peut pas durer dans le calme !

Je réglais ses trois heures de boulot à Dieumerci en lui faisant promettre qu’il me rendrait la monnaie la prochaine fois. Notre journée touchait à sa fin.

Notes de l’épisode 2 :

(1) “Indépendance Cha Cha”, une chanson de Joseph Kabasele dit « Grand Kallé » accompagné de Docteur Nico, guitariste désigné par Jimi Hendrix comme son idole en la matière. Cette chanson fondamentale de la rumba congolaise électrifiée est devenue un hymne au delà des frontières du Zaïre. Voir et écouter Independance Cha Cha

(2) Des « Primus », sans aucun doute.

Episode 3 : « Primus », la meilleure bière de la place

primus.jpgDès l’aurore je pris possession de ma salle de classe, au cœur de l’Institut Congolais de l’Audiovisuel, la branche « formation » de la Radio Télévision Nationale. Une équipe de papis magnifiques m’y accueillait chaleureusement et me confiait les stagiaires cinéastes. Tous avaient déjà une ou plusieurs expérience audiovisuelle, radio, télé. J’avais affaire à une petite bande de passionnés qui résistaient à la torpeur d’un pays ravagé et qui comptaient beaucoup sur ce stage pour franchir le fleuve.

Je pris immédiatement conscience de l’ampleur de la mission qu’on m’avait confiée, tel un Bob Denard prêt à tout pour venir à bout de la vermine communiste zaïroise. Il fallait impérativement que chaque film soit réalisé par tous les moyens. D’ailleurs, sur le papier, la plupart de leur projets tenaient plutôt bien la route… Jusqu’à l’heure du déjeuné où je commençais à fatiguer au point que je pensais déjà avoir atteint la phase « Alzheimer » du parcours de Bob.

En premier lieu, je compris très vite que sur le papier n’était vraiment que « sur le papier ». La réalité était bien plus compliquée. Mais le débat qui fut lancé à la cantine, démonstration à l’appui, tournaient autour de cette question fondamentale: Il se pourrait que la « Primus » soit la meilleure bière de la RDC… En tout cas, il y a que deux vraies concurrentes et la deuxième est la Skol. Deux religions, deux partis. On choisi son camp et on n’en change pas. La « Primus », on la sert en bouteilles de 50 clt… La Skol aussi. « Primus » est une marque de Heineken©. Ils ont aussi la licence Coca cola© et autres « sucrés ». Quant on sait ça, on sait tout ce qu’il faut savoir ici. Tous les « expats » le savent, en cas de situation tendue, d’insurrection, de guerre civile, d’invasion militaire, c’est chez ce brasseur qu’il faut se réfugier. Car la fabrique de bière est bien le seul endroit de Kinshasa qui n’ait jamais été endommagé. « Primus » est le plus gros sponsor, « Primus » met des logos partout, « Primus » file des caisses de bières à leurs partenaires, aux animateurs télés, aux « ambianceurs » de Kin.

C’est le cas de mon stagiaire et nouveau pote Arsène, vedette de la télé congolaise jeune et branchée où il anime des tas de choses, dont une sorte de « nouvelle star », radio crochet made in Kinshasa. Il a converti l’intégralité de ses connaissances kinoises à cette marque lorsque son contrat stipulait qu’il avait droit à un certain nombre de caisses de bières annuelles, dont il pouvait disposer à loisir. Le contrat s’est arrêté quand il n’a pas souhaité ouvrir un bar et revendre la « Primus » qui s’accumulait chez lui. Arsène a préféré continuer son parcours artistique, ce qui a dû sembler étrange à la direction de «Primus », puisque qu’elle lui avait vraiment proposé une enseigne, tellement ce garçon était efficace. Il est clair que « Primus » ne voit dans le Congolais qu’un seul avenir : Finir en épave au « couloir de la mort », sorte de rue spécialisée en ivrognerie aggravée comme on en trouve dans presque toutes les grandes villes d’Afrique, mais qu’Arsène n’aime visiter que par curiosité.

Aujourd’hui, Arsène n’a pas d’affection particulière pour la méthode, mais comme par réflexe (et certainement un goût avancé pour la persuasion) il continue à militer pour « Primus ». Ses amis boivent de la « Primus ». Je bois de la « Primus », nous buvons tous de la « Primus », et comme se plaît à le répéter Arsène devant un verre de la potion magique: « Quand tu es plein, je te vide. Quand tu es vide, je te plains ! »

Bon, ok ! les présentations terminées, il fallait parler cinéma ou plutôt télévision, car de mon petit groupe de stagiaires cinéastes lauréats d’une sélection made in France, avaient peu de risque de faire du cinéma… puisqu’il n’y a plus un seul cinéma à Kinshasa, ni ailleurs certainement en RDC. Par contre, Kinshasa se vante d’une cinquantaine de chaînes de télévisions qui se partagent une bande hertzienne pas plus grande que chez nous mais qui voudrait en contenir dix fois plus. Par conséquent, aucune d’elle n’est réellement visible sur la télé de mon hôtel pourri.
Pour ce qui est de la web télé… Il y a bien cette mystérieuse chaîne nommée Tv HD, ce qui ne signifie certainement pas Haute Définition…. Mais ce qui m’intrigue le plus, c’est comment elle peut afficher un logo « www.congowebtv.cd » dans un pays où la plus haute connexion permet juste de recevoir un mail ordinaire, de temps en temps, en moins de trente minutes.

Tout en essayant d’établir une stratégie de guérilla pour mener à bien les huit petits films documentaires qu’on doit réaliser en temps records, j’essayais aussi de comprendre où ils auraient des chance d’être diffusés puisque les derniers cinémas avaient été remplacé soit par des églises soit par des banques. A cette question, d’autres m’étaient posées : Et en France il y a des possibilités ? Vous croyez qu’on pourra s’inscrire au festival de Cannes ?

Et puis la discussion progressant, je mesurais peu à peu les difficultés à venir.
Il y avait se projet sur « Maria » la petite pute. Le film ne s’appellera pas comme ça, mais « La petite Maria » sera tout aussi cru dans le texte et pas facile à tourner. L’autre gros morceau était aussi cette idée saugrenue de Arsène: Partir loin pour filmer les femmes qui pêchent le requin. Depuis Paris, ce projet faisait rêver. Mais pour tourner, il faudra plusieurs jours de piste avant d’atteindre Matadi et donc traverser le Bas-Congo, où une affaire de charniers agite la région. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la région n’est pas sûre ! En insistant un peu, j’apprenais que Arsène n’avait pas repéré les lieux depuis des années et qu’on n’est plus très sûr que les femmes y pêche vraiment des requins… doute confirmé quand, à la cantine, Arsène appellera systématiquement tout poisson un « requin ». Le projet « tombe à l’eau », jeu de mot qui fait hurler de rire Arsène.

J’essayais de rester aussi pragmatique qu’un Che Guevara à la veille de la bataille. Comment organiser les équipes ? le plan de travail ? Qui savait tenir une caméra ? une perche ? Je devinais très vite que si l’équipement son était si neuf, c’était signe qu’il n’avait jamais beaucoup servi. Très vite, les couloirs de l’ICA étaient transformés en camp d’entrainement caméra au poing, micros perchés… Un vrai défilé sous le regard amusé des anciens, tout de même très étonnés qu’on préfère les couloirs à la seule salle de classe climatisée de l’institut. Là où Bob Denard et Che Guevara avaient échoués, je réussirai !

Episode 4 : Léon Zitrone est de retour

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Je suis passé à la télé sans qu’on n’avoir rien demandé. J’étais installé là, dans une salle de l’Institut Congolais de l’Audiovisuel, à discuter cinéma avec des jeunes cinéastes m’expliquant combien leur condition était difficile dans un pays sans salle de cinéma, sans argent pour le cinéma, sans électricité,

mais avec près d’une cinquantaine de chaînes de télés qui vous demandent de payer pour passer vos films d’auteur. C’est alors qu’une délégation surgit brusquement dans la salle avec à sa tête Emmanuel Kipolongo, qu’on me présente discrètement comme une sorte de Léon Zitrone qui serait devenu PDG de la télé nationale
Entouré de gardes du corps et d’un caméraman excité qui faisait un plan toutes les 5 secondes, bougeant dans tous les sens sa petite caméra, tout ce beau linge nous regardaient sous les explications de leur guide. Tel le petit oiseaux devant l’hippopotame, je n’en menais pas large. De cet événement inoubliable, restera 5 secondes à la télé nationale* le lendemain, sans que je ne sache jamais de quoi il était question.

Le bonhomme s’étant invité dans ma classe, je me permets de m’inviter un instant dans son Curriculum Vitae : Après une brève enquête (ici les gens parlent plutôt assez facilement), j’apprends que Kipolongo était déjà là sous Mobutu. Il a été viré quand Kabila a pris la ville. Il aurait dû y passer comme les autres, mais les techniciens lui ont sauvé la peau… pour mieux se faire celle des « journalistes ». Il fallait un homme fort et professionnel… Kabila pouvait bien fermer les yeux sur les erreurs de jeunesses de Kipolongo pour se débarrasser de pseudo journalistes gênants, et peut être bien Mobutistes. Et quoi de mieux qu’un Mobutiste pour reconnaître d’autres Mobutistes ? De Gaulle a fait pareil avec les anciens collabos, les américains avec les anciens nazi… Alors pour le Léon Zitrone local, on va pas s’offusquer. Et puis Kilopongo est un originaire de la région du Kivu… La même que celle des Kabila. Et par ici, mieux vaut l’ethnie que le parti.

De toute façon, c’est pas la peine d’insister, je n’arrive pas à mesurer le degré de liberté des médias ici. A Kinshasa, on monte des chaines de télé comme des boutiques de téléphones. Tout le monde peut en avoir une, même le principal opposant Jean-Pierre Bemba a sa chaîne, Canal Kin , bien qu’elle ait déjà brûlée deux fois. Mais le garçon a l’habitude, puisque sa résidence avait été bombardée pendant la campagne présidentielle.

La presse écrite, il y en a aussi. Bien que le principal journaliste de “l’Interprète” vient d’être enlevé, mais c’est de la routine… Il paraît qu’ils sont cinq dans ce journal et qu’ils se font embarquer régulièrement par les sbires zélés de Kabila, pour le « stylo rouge », comme on dit ici quant il s’agit de corriger quelqu’un qui a fauté. Les congolais me disent que c’est un bon journal, genre canard indépendant irrégulo-madaire qui dit « la vérité »… Mais qui tire à très peu d’exemplaires et on le trouve jamais. De toute façon, 80% de la population ne sait pas lire et le reste ne lit pas le journal. Un ami français m’explique que ça fait partie des absurdités du pays : Enlever des journalistes qui n’ont strictement aucune portée.

De temps à autre, les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Pas besoin d’utiliser le « stylo rouge ». Le ministre de l’information s’est muté tout seul. Il présidait d’une des plus hautes tours de Kinshasa, construite grâce à la France sous les règnes de Mobutu et Giscard d’Estain. Au début, ça devait l’exciter au ministre d’être au sommet de l’immeuble de la télé.. Mais avec les années, quand l’ascenseur est tombé en panne, qu’il est resté coincé à l’intérieur, que Giscard n’était plus là pour le réparer et qu’il a fallu monter une à une les marches des 17 étages qui le conduisaient à son bureau, le monsieur a préféré une place ailleurs en RDC (Rez-de-chaussée)

*RTNC

Episode 5 : Matongé, en tout cas

En tout cas Matongé*, c’est mort maintenant ! m’avoue, dégoûté Arsène qui a connu le quartier à sa grande époque où il y avait encore de la lumière, des musiciens dans la rue, et des « filles de joie ».Effectivement, il fait nuit, la musique sort de transistors saturés, les filles de joies sont des fillettes qui respirent pas vraiment la joie, mais la misère et la mort. Mais il y a toujours cette effervescence qui illumine le visage d’Arsène quand il jubile de me faire découvrir son quartier préféré.

En ce qui me concerne, ça avait commencé plutôt assez mal quelques instants plus tôt, lorsqu’en suivant ce petit groupe de cinéastes kinois qui m’expliquaient leurs milliers de problèmes quotidiens, passés et à venir, au bout de quelques mètres de marche nocturne seulement, j’avais été suffisamment distrait pour trébucher dans un grand trou d’eau sale, que seul un blanc comme moi ne pouvait distinguer. Il s’agissait pourtant d’un égout. Mais comme un égout peut en cacher un autre, je n’avais pu éviter que le précédent. Je comprenai alors l’hommage à la lampe-tempête dans la chanson de Zao (un congolais de l’autre rive, à Brazza) :

« Soudain quand tu t’allumes, c’est l’allégresse.
D’où viens tu, oh lampe tempête ?
Lampe libératrice, lampe inspiratrice.
Je ne crains plus la nuit noire, grâce à toi.
Je ne crains plus le diable, grâce à toi. »

Le genou esquinté, le jean déchiré, et une chaussure remplie de liquide boueux et habité, j’étais plutôt mal parti pour la visite. J’avais endossé d’un seul pas tous les problèmes de la République Démocratique du Congo, et appris instantanément la démarche à adopter ici, en tout cas : lente, prudente, chaloupée, pour ne pas glisser totalement dans la boue et les yeux toujours rivés sur le sol, jamais vers le ciel. Et puis, ne lâchant pas ce sol des yeux, je n’avais pas vu venir la pluie qui nous tombait soudainement dessus, à torrent. Il fallait s’abriter vite dans un bar dans les hauteurs de ce quartier le plus populaire de Kin, et y boire une « Primus ». En tout cas, There Is No Alternative !

C’était pas terrible comme repérage. C’était en tout cas par là qu’on devrait tourner le film de Michée, jeune cinéaste prometteur du quartier. Son film portait le très mystérieux titre : « Le marché des sorciers ». Il me fit visiter. J’appris à voir dans la nuit. Une fois les yeux adaptés à l’obscurité, Michée m’emmenait dans tous les recoins qu’il connaissait comme sa poche. Moi je regardais surtout où je mettais les pieds et du coup je remarquais ces bouches d’égouts dans les rues. Comme chez nous, épaisses, solides et portant fièrement le sigle de la ville : « Leopoldville ». Dernières traces du temps où ce quartier était habité par les colons belges, les seules constructions qui ont tenues la durée sont des bouches d’égouts. Bel héritage quand on est dans la merde !

Je vis les copains de Michée, le marché éclairé à la bougie et où il ne faut pas se cogner la tête sur les toits en taules trop bas et où l’on vend tout et n’importe quoi (surtout n’importe quoi d’ailleurs), les vendeuses de légumes (des sortes d’herbes pour les vaches essentiellement mais pour les humains). L’héroïne de son documentaire était une « maman » de la campagne qui faisait tous les jours une très longue route à pieds et en bus, pour venir vendre sa marchandise dans ce marché de nuit. Elle rentrait au petit matin avec ses légumes invendus, parcourant cet interminable trajet à l’envers, faisait manger ses enfants, dormait un peu et repartait dans l’autre sens, tous les jours de la vie, en tout cas. Pourquoi la nuit ? Parce que l’emplacement payant dans la journée forçait les plus pauvres squatter les places la nuit. Et puis c’était devenu une habitude. Les gens vivant de plus en plus dans la difficultés, ce second marché avait un certain succès, et ceux qui travaillent toute la journée sont bien content de trouver à acheter pas cher la nuit. Que tous les blancs qui croient encore que les africains sont des paresseux qui trainent des pieds viennent au marché des sorciers ! Tous ces gens se tuent à la tache 24h sur 24h, dans des conditions déplorables, pour à peine nourrir leur famille. Dans ce pays aux ressources immenses pourtant bien exploitées, pas d’Etat fort pour soutenir le capitalisme quand ça foire. L’Etat est corrompu, démonté, livré en morceaux aux grandes compagnies et quelques notables, avec le soutien des institutions internationales et des gouvernements de chez nous. Chaque foyer est livré à sa propre condition. Il faut se débrouiller. Les règles du libéralisme ont été imposées par les pillards. Marche ou crève !

Au rythme joyeux de Michée, chaque coin de rue réservait sa part de conversation. Malgré la vie chère et autres tracas, vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance qu’il y avait dans ce dédale sombre ! Michée était le cinéaste qui n’avait pas encore vraiment tourné de film mais qui en me présentant à son quartier, à ses potes, à sa famille, j’étais le blanc nécessaire qui validait son statut de cinéaste. Et je sentais dans le regard de tous ses potes que le fait même que je sois là en pleine nuit avec lui ne pouvait pas être le fruit du hasard. C’était sûr maintenant, Michée allait bien tourner un film…en tout cas.

Ps : « En tout cas » est une expression que répètent à tout bout de champs les gens d’ici et que j’aime bien en tout cas.


*Prononcer Matongué

Episode 6 : Le problème de Windows©

clubdesmarcheurs.jpgDans la salle de l’Internet , il y a un tableau sur lequel est écrit, à la craie : « Nom et postnom : Ndungy zi Ntendi / Sexe : masculin / Profession : Maître Sorcier /Fonction : Coordinateur des Investigations.

Ceci explique peut être pourquoi la connexion ne permet pas tout à fait d’envoyer ou recevoir un mail un peu long (disons de plusieurs lignes selon les jours).
J’y passais une heure avant de renoncer à aller plus loin, mais j’eus le plaisir d’y rencontrer une partie du personnel administratif de cette vielle institution audiovisuelle, installée depuis une bonne trentaine d’années, comme peuvent encore en témoigner le mobilier et la vieille usine à climatisation en panne dans la cours. La dame y tapait un courrier, interrogeant son collègue sur l’orthographe exacte du terme « échelon », chose à laquelle j’aurais été incapable de répondre sans l’utilisation d’un correcteur informatique. Le vieil homme, qui venait d’allumer son PC, lui répondit justement sans même consulter le correcteur informatique… Le PC ayant tardé à s’allumer. Il se sentait à son tour légitime de demander à la dame ce qu’il fallait faire quand Windows exigea de lui qu’il installa une mise à jour… Chose qui me parut totalement impossible vu le débit inexistant de la connexion. Usant de la même répartie avec laquelle le vieux monsieur avait su répondre à la question orthographique de l’ « échelon », elle lui indiqua alors la procédure à suivre, sans même décoller les yeux de sa tâche. Sur le mur, une feuille imprimée indiquait : « ETHIQUE : Il n’y a rien de plus nuisible que la présence de ceux qui ne font rien devant ceux qui travaillent”. Comme tout semblait se régler pour le mieux sans mon intervention, j’en profitais pour m’éclipser discrètement, et me rendre au « bureau des impressions », à quelques portes de là.

Pour imprimer ma page, je devais passer par le préposé du secrétariat de direction, dont la tâche consiste à faire marcher l’imprimante quand il faut. D’ailleurs l’homme était membre du mystérieux “club des marcheurs”. Marcheur est le lot quotidien de tous les kinois, mais celui ci le revendiquait au point d’aller encore marcher le dimanche juste pour le plaisir. Le marcheur avait un autre assistant, assis face à lui. Lui n’avait pas l’air d’aimer particulièrement la marche. Tous deux avaient une bonne soixantaine d’années chacun, mais l’assistant n’avait droit qu’à feuilleter un vieux registre, qui ne me semblait pas avoir été ouvert depuis les années soixante , mais plutôt au moment où je fis irruption dans le bureau non climatisé… Le fait qu’il ne soit pas climatisé me permit de conclure que les deux hommes n’avaient pas encore atteint l’échelon hiérarchique le plus élevé de la maison … Injustice que leurs collègues de la salle de “l’Internet” avaient sans doute tardé à réparer, pour des raisons orthographiques ou informatiques.

A l’image de tous ces « papas » techniciens, c’est avec un grand sourire et le plaisir de me rendre ce service inattendu, que le vieil homme engagea la procédure. Du moment que nous avions le papier… Le bureau était remarquablement rangé, et à côté d’un vieux crayon et d’un Bic, alignés parfaitement l’un à côté de l’autre, l’ordinateur avait trouvé place au milieu du bureau, en 2002 m’expliquait le sage, qui semblait râler un peu de n’avoir jamais plus installer de mise à jour depuis. L’homme semblait aussi regretter une bonne vieille grosse perforeuse en fer, qui avait été relégué sur l’étagère vide de derrière, mais qui restait sans doute ici « au cazou ». Elle avait laissé place à la jeune et belle imprimante multifonction, qui semblait s’ennuyer au bout de la table d’un interminable dîner chez des cousins de province à qui elle n’avait rien à raconter.


Et pourtant, malgré la bonne volonté du vieux marcheur qui s’acharnait à cliquer sur le bouton « configurer », rien n’y a fait…  Plusieurs tentatives encore pendant que je m’éclipsais une bonne demi-heure, ne donnèrent rien de bon, le PC ne reconnaîtrait plus l’imprimante… Et il faudrait se résigner à appeler un jeune gars qui prendrait la place de l’ancien.

 

-Il faut qu’on se batte pour faire changer Windows ! Concluait le vieux marcheur préposé à l’impression, sans trop y croire.

Episode 7 : Du point de vue congolais


malgresmoi.jpegC’est vrai qu’un serveur était arrivé l’autre matin en traînant des pieds. Je n’avais pas pensé mal. D’ailleurs, je trouvais plutôt assez pratique qu’il arrive dans mon dos en traînant des pieds. Ça me permettait de l’entendre venir de loin et me préparer à une de ces conversations interminable sur les difficultés du peuple congolais, qui entament chacune de mes journées, et me déleste parfois de quelques billets de Francs Congolais pour en finir.

Quand est-ce que les blancs reviennent nous coloniser ? S’impatientait le serveur, dont je ne saisis pas s’il s’agissait d’une provocation destinée à me tester, ou une simple allégeance afin de mieux me soutirer un pourboire. La seule conclusion que je peux en tirer à ce jour est qu’il y a une constante populaire à toujours sembler regretter un passé idéalisé (celui là était aussi jeune que moi pour ne pas l’avoir vécu en tout cas), pour mieux critiquer le présent, sans se risquer à imaginer un futur meilleur.

Dans le journal du jour « Le palmarès », dont la devise est « La meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples », une nouvelle à en pleurer avait dû déprimer mon serveur : « A Goma, la marche pacifique pour dénoncer l’insécurité a été dispersée à coups de bâtons et de grenades lacrymogènes ». Partout en Afrique, depuis quelques jours, des manifestations s’élevaient contre la vie chère, l’expression « pouvoir d’achat » n’ayant pas vraiment de sens par ici. Mes amis congolais m’expliquaient qu’il n’y avait qu’un principe en vigueur: Les multinationales, gros distributeurs, sous traitants, ajustent leur prix sur les produits de bases (riz, blé, ciment, essence… ), les intermédiaires ajustent leur part de prélèvement, et tout ce monde augmentent les prix pour maintenir leurs bénéfices, quoi qu’il arrive. Il n’y a pas de réelle réglementation des prix. Le modèle capitalisme appliqué à l’Afrique, sans le soutien de l’Etat. C’est l’Africain de la rue qui payera les fluctuations et à lui de se débrouiller pour survivre. Ça ne change rien pour le business, le produit de survie se vendra toujours.

Travailler plus pour gagner plus de temps de survie. Pas de Dimanche et jour férié, pas d’horaires. Tout le monde se débrouille. Corruption généralisée à tous les étages.Tout congolais qui a un petit pouvoir essaye de le faire fructifier. C’est le royaume du « sucré » (pot de vin en congolais, c’est ainsi qu’on désigne le soda… puisqu’il n’y a pas de vin, mais on peut dire aussi « pour la bière »). Les autres, hommes, femmes, enfants, se débrouillent avec ce qu’ils ont. Leur bagnole ou leurs pieds, s’ils en ont. Tout leur corps s’il faut. On appelle ça « article 15 », et ça peut presque tout vouloir dire.

Depuis quelques années, tout est devenu « article 15 » à Kinshasa. Les ruelles entassent ses poubelles, obligées de se mêler à ses habitants qui sortent tout ce qu’ils récupèrent devant leur porte pour y improviser un petit commerce. Partout la même chose : du pain, de l’eau, du fufu, des poissons séchés, des Francs Congolais contre des dollars, des mouchoirs en papier contre des Francs Congolais, des balais, des bassines, des bananes, quelques légumes, toujours les mêmes, et des cartes téléphonique surtout, toujours par lots d’unités de plus en plus petits de semaine en semaine, au rythme de l’inflation. Tout le monde vend tout à tout le monde. Et on finit par se demander qui achète.

Je n’ai pas encore vu un blanc marcher dans la « rue ». Et surtout pas dans un quartier comme Mombele, où l’univers olfactif est essentiellement composé d’un puissant mélange de déchets fermentés à la merde qui vous colle au corps pour la journée dès lors que vous la traversez. J’y passais. Non par goût d’un tourisme extrême, ni parce que je m’y étais perdu, mais parce que Jules, un des stagiaires réalisateur, tenait à me montrer où il allait tourner son film, le portrait d’un marchant de glace ambulant. Ambulant parce qu’il le fallait bien, malgré les obstacles que je m’amusais à franchir prudemment, passant ici une rive d’égout naturel, évitant là un jet de bassine imprudent. Il fallait parfois faire preuve d’équilibre, sautant d’un cailloux l’autre, traversant des troncs de bois, pourris comme le reste, mais pourtant placé là par un habitant bien intentionné qui, sans doute, avait voulu améliorer le quotidien de ses compatriotes.

Ce « repérage » ne servait pas à grand chose en terme cinématographique, sinon de m’obliger à insister pour qu’on protège la caméra d’une chute dans la boue. Par contre, cette balade m’en apprit beaucoup sur les conditions de travail du vieux vendeur de glaces dont je ne comprends toujours pas comment il peut déplacer sa roulotte sur un tel parcours, sous le soleil plombant, et malgré tout gagner un peu sa vie après avoir rendu les comptes à son patron indien qui lui fait payer les glaces fondues, le salaud.
Jules était incapable de me répondre sur la méthode de déplacement qu’utilisait son vendeur de glace qui tantôt devait trainer sa roulotte ou pire, un vélo.
A mon passage, les enfants arrêtaient de patauger dans leur terrain de jeu, à base de boue et d’excréments, pour venir me saluer d’un grand sourire.

- Bonjour père ! me dit ce gamin en slip, dont je ne pus constater au premier abord qu’il n’était ni blanc, ni métisse.

Cet enfant est demeuré ou quoi ? Me prend t’il vraiment pour son père ? me dis-je en silence (Avec le temps, j’appris qu’il y a des choses qu’il vaut mieux se dire en silence). Cet enfant est-il traumatisé à ce point ? Idiot pour ne pas comprendre qu’un Mundele * ne peut que passer là par hasard, en essayant de ne pas s’étaler par terre, et ne certainement pas s’y attarder au point d’y trouver femme et de fonder un foyer sur cette décharge immonde ? En voilà un autre qui remet ça ! Et toujours avec le même sourire. Et d’autres encore plus grands, des fillettes qui s’inclinent presque. Au point, où je finis par demander à Jules :

-Mais enfin, pourquoi m’appellent t’ils « père » ? Ils voient bien que je suis pas leur père !

- Ils vous prennent pour un « père » ! En terme de « blancs », il n’y que des prêtres qui passent ici !

Effectivement, j’en étais maintenant certain, l’église catholique avait bien mérité les âmes converties de l’Afrique et ils avaient été assez malin pour investir sur le long terme, quitte à mettre le mains dans le cambouis, à s’enfoncer dans la fange. La misère ici, c’est pour longtemps. Ça valait le coup, quitte à céder les concessions le moment voulu.

Ainsi, il suffit de constater qu’il n’y a pas un coin des quartiers les plus pauvres de Kinshasa qui ne soit équipé d’un établissement évangéliste, désormais « autogéré », et soumis à nouvelle loi du marché. D’autres escrocs qui garantissent la protection « à tous égards », achètent des Mercedes, des avions, des chaînes de télévisions… Autant de prêcheur qui ont fait vœux de richesse… Pour eux exclusivement, taxant au nom de Dieu, mais dans l’ordre, du billet de 50$ aux billets de 100 FC, surenchérissant sur les promesses de bonheur, dans le style des opérateurs locaux de téléphonie mobile… Quelques miettes à ramasser de ci de là, où le Vatican à lâché l’affaire depuis bien longtemps pour de plus gros marchés. Mais pourtant, des prêtres blancs y traînent encore, l’ombre des derniers illuminés passe encore parmi les nouveaux curés « bling bling » de pacotilles. Mais que peuvent bien faire ces bons prêtres blancs abandonnés, ces derniers des mohicans à avoir fait vœux de pauvreté et de chasteté ? Des enfants ?
J’en bénis quelques uns et me retirais discrètement par la porte de derrière, laissant aux professionnels la difficile tâche de faire prendre des vessies pour des lanternes, des malheurs pour des miracles en devenir.

* C’est ainsi qu’on appelle les blancs ici.

( Image illustration extraite du film “Malgré moi” de Jules Koyagile Nzokoli)

Episode 8 : L’hôtel de la presse, la dernière colonie belge.

hoteldelapresse.jpgA l’hôtel de la presse, il n’y a pas de journaux et en demander un semble aussi incongru que de demander un fer à repasser dans une boulangerie. De toute façon, il n’y a pas de journalistes non plus à l’hôtel de la presse.
Le week end, les jeunes serveurs y font parfois du roller en tombant systématiquement sur la même marche. Mais à chaque tour suffit sa peine. Le saut de la marche sera tentée à chaque fois. Le kinois est obstiné, endurant, et garde le sens de l’autodérision en toute circonstance. A chaque chute les jeunes me regardent en riant. Le reste de la semaine, les balayeurs balayent tout ce qui peut être balayé. Parfois tous en même temps, s ‘échangeant des minuscules tas de poussière…

L’hôtel est géré par une femme belge d’une soixantaine d’année bien tapée, qui inspecte les lieux et le personnel tous les matins, exactement à l’heure où je prends mon petit déjeuné. La gérante a dû oublier depuis bien longtemps la saveur d’un bonjour matinal, ou même d’un petit sourire de politesse. Son visage s’en est même fripé et ne semble se dérider que par les saccades d’une aspiration régulière et nerveuse de cigarettes enchaînées les unes derrière les autres. Bref, ce n’est pas vraiment qu’elle n’est pas aimable… C’est un vieux monstre, peut être même sanguinaire.

Pas une seconde, la dame n’oublie de gueuler sur les serveurs qui s’agitent tous les matins autour de ce dernier vestige du temps de Léopoldville. Ce matin, sous la haute surveillance de Madame la « chef des personnes », venue s’assurer que le petit déjeuné se déroulerait au mieux, la vieille colon ne manquait pas de sermonner le sacrifié du jour:

- C’est quoi ce service !? s’énervait t-elle, avant de se retourner sur Madame la « chef des personnes », qui avait le malheur d’observer la scène, impuissante.
Et toi tu vas me regarder comme ça toute la journée ? T’attends la bénédiction ?

Alors que Madame la « chef du personnel » s’éloignait en silence, je surpris son visage hilare. Aussitôt retournée, elle pouffa de rire et ça me rassura.

Le Jour suivant :

S’élançant tel le funambule qui travaille sans filet, un nouveau garçon atteint enfin la table de la patronne, un plateau tremblant à la main. Dépitée, elle le renvoie d’un geste, avant même qu’il n’ait pu poser une seule tasse sur la table.

- Ahh… Vous n’y arrivez jamais…

Elle écrase sa cigarette, se lève, et s’en va en grognant.

Le jour d’après :

La vieille semble de meilleure humeur qu’à l’accoutumée. J’en suis presque sûr : Entre le souffle et le râle, elle a lâché un petit « bonjour » à la serveuse du jour. Il faut dire que cette dernière se tenait prête à bondir, plateau à la main, agitant ses jambes à la manière d’une sprinteuse avant le 100 mètres.

C’est parti ! Se précipitant sur la patronne, elle ralenti le pas juste avant l’approche dans un geste remarquable digne de la plus haute hostellerie française et dépose délicatement ses offrandes : Un café, ainsi que la première mangue que j’eus la chance de voir dans cet hôtel. Bizarrement, la vieille ne dit pas un mot de plus et se laisse servir, pour une fois, sans se plaindre. Dans une bouffée de cigarette, elle se lance sans plaisir dans la dégustation de cette mangue qui me fait tant envie.

La serveuse et moi suspendons notre respiration pour ne pas manquer un seul soupir de cet animal préhistorique du matin. La cuillère prend la place de la cigarette pour goûter le fruit. L’animal englouti un petit carré de la mangue prédécoupée et ne laisse percevoir la moindre expression sur son visage.

- C’est pas sucré ! C’est quand même pas normal non ? interroge t’elle en levant les yeux sur la serveuse dont le visage, par contre, se décompose aussitôt.

La gérante rallume une cigarette, laissant tomber sa tête dans sa main disponible. Un instant, j’avais presque pitié d’elle… Le temps qu’un jeune homme au visage presque aussi triste qu’elle vienne la rejoindre. Il se pourrait bien que ça soit son fils. Complaisant, le jeune homme l’aborde avec la prudence d’un médecin face à un grand malade en phase terminale.

- T’as pas mangé ? s’étonne t’il avec une certaine hypocrisie tellement ça se voit qu’il s’en fout.

- Ben non ! répond bien sûr la mère qui semble alors porter sur ses épaules tout l’héritage colonial de la Belgique.

Pendant ce temps, un serveur malin passe dans leur dos sur la pointe des pieds afin de ne pas se faire repérer. Un autre serveur, obligé de passer par là, exécute une sorte de révérence idiote, accompagné d’un grand « Bonjour » qui ne rencontre le moindre succès, ni même de réponse.

Le lendemain :

Changement de technique. La serveuse la plus expérimentée a décidé de prendre les devants. Elle profite de l’inspection patronale matinale de la piscine pour apporter son plateau-déjeuné sur la table habituelle. Il fallait y penser…. Il est incontestable qu’il est bien plus efficace de tout préparer avant que l’ogre soit là. D’autant qu’il a l’air encore plus préoccupé que d’habitude. Tout le quartier est privé d’eau, et cet hôtel de « classe internationale » est à la même enseigne. Et ce qui semble préoccuper la dame, c’est qu’il n’y a pas assez de seaux disponibles pour palier au désastre. Pour passer le temps et ses nerfs, la patronne s’échauffe donc sur un jeune employé, venu s’excuser platement de ne pas être venu la veille, terrassé par la Malaria. Ici, comme partout en Afrique, tout le monde a la Malaria. Si c’est bien une chose qui se distribue gratuitement, c’est bien la Malaria… Le moustique est généreux.

Mais la gérante n’est pas satisfaite de cette excuse d’école buissonnière. Le jeune homme ne marmonne pas assez fort pour que je distingue ce qui a l’air d’offusquer toute la Belgique, en la personne de Madame, qui se met à hurler comme pour me faire partager son désarrois:

- Quoi ?! Tu viens me dire que c’est ma faute parce que tu n’as pas osé prévenir de ton absence parce que t’avais peur que je t’engueule ? s’étonne t’elle sans douter de son inefficacité chronique.

Mais un deuxième loustic vient la piquer aussitôt. L’autre employé justifie un retard par la lenteur de ses collègues. Personne ne lui a servi son petit déjeuné sur la terrasse ! Qu’un descendant de sujet du royaume de Belgique prenne un petit déjeuné est déjà un acquis qu’il a fallu presque trente ans à digérer, mais là, s’en est de trop ! La gérante craque, jette sa serviette en papier qu’elle malaxait jusque là discrètement, et s’enfuit en furie. Le garçon est viré… au moins pour la journée.

Tous les matins, j’ai droit à un numéro tragicomique. Il n’y a pas d’autre activité, mais comme je suis le seul client, on prend soin de toujours m’installer à la même table, au premier rang.

Un matin, je me retrouvais dans la position de « l’arroseur arrosé ». Je descendais à la réception pour signaler un problème de douche bouchée (comme pour le reste, j’ai appris que l’usage du téléphone de chambre n’est pas approprié). J’étais bien le seul à me préoccuper de l’évacuation de l’eau par l’égout, alors qu’elle n’arrivait même plus au robinet. Mais au fur et à mesure que j’expliquais le problème au réceptionniste, je décelais en lui un comportement inhabituel. Toujours si souriant, l’homme semblait pâlir et tournait des yeux dans tous les sens… Au point où j’envisageai un instant appeler les secours car il me parut évident qu’il s’agissait des prémisses d’une crise d’épilepsie. Mon diagnostic fut subitement contredit lorsque j’entendis un sac à main voler dans mon dos, jeté au sol par la gérante, enragée que le seul client « longue durée » n’ait ni d’eau, ni de tuyau disponible pour l’évacuer. N’ayant jamais échangé le moindre signe de politesse avec cette dame, je restais sans voix devant tant d’attention. J’appris dans la foulée que je n’étais vraiment pas près de revoir mon linge sale. Bien que l’ayant confié à la lingerie quelques jours avant cette panne d’eau, qui servira d’excuse pour quelques jours encore.

Rester calmer en toute circonstance est la règle absolue ici pour ne pas se transformer aussitôt en post colon méprisant. Il faut admettre que si le temps n’a pas totalement effacé les traces du colonialisme, il a débouché sur un consensus, que j’appellerais « l’entente Congo-Belge » et qui se traduit par exemple par cette scène en terrasse ou trois homme mûr discutaient autour d’une bière lorsque l’ainé interpella le serveur:

- J’ai une question… dit le sexagénaire blanc, d’un fort accent wallon.

Le serveur s’incline aussitôt en souriant.

- Est-ce que vous attrapez des coups de soleil quand vous restez trop longtemps au soleil ?

- Oui Monsieur.

J’en attendais un peu plus de l’humour belge. Ce brave belge en tenue coloniale –sauf le casque - se voulait pourtant sympathique. Le bout en train s’avança vers ses deux compatriotes encore morts de rires. Lui avait changé de ton.

- Je ne les excuse pas… Mais tout de même, il faut les comprendre. S’ils traînent des pieds, c’est qu’ils ont leurs raisons. Il faut voir la vie qu’ils mènent.

Ahuris, les deux compatriotes écoutèrent attentivement l’exposé qui va suivre:

« Ils traînent les pieds toute la journée, c’est vrai… Mais pour venir travailler, ils se lèvent à l’aurore. Parfois trois ou quatre heures de marche. Quand ils ont un peu d’économies, ils prennent un de ces taxis collectifs, où ils s’entassent les uns sur les autres, dans des conditions déplorables, avec une chaleur suffocante, et sur leurs routes défoncées. Ensuite ils font leur journée de travail pour un salaire de misère, et puis en fin de journée, il refont le même périple dans l’autre sens. Et si tout va bien, quand ils rentrent, il n’y a pas d’électricité chez eux, et pas d’eau. De toute façon, ils vivent dans des bouibouis insalubres. Souvent ils ne mangent pas plus qu’une fois dans la journée, et ont des tas de problèmes à régler à la maison avec la femme, les enfants, et tout. Ils se couchent à deux ou trois heures du matin, dans le vacarme. Le bruit est incessant à Kinshasa. Aussitôt endormi, le réveil sonne, et ça recommence… Alors, je ne les excuse pas, mais il faut les comprendre parfois. »

Sur quelques points en tout cas, le brave homme avait bel et bien dit la vérité. Ses compatriotes ne riaient plus… Puis l’humour finit par reprendre le dessus.

-Hé garçon ! héla le brave homme.

-Oui Monsieur.

-Et votre zizi aussi il est noir ?

Episode 9 : When we where kings

ali-boumaye.jpgIl est des jours où l’on se demande si on va pouvoir mettre un pied devant l’autre. Ce jour là, j’accompagnais ces jeunes cinéastes kinois pour une opération de sauvetage de tournage en péril. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça avait plutôt dysfonctionné dès le départ.

Faire un documentaire sur une enfant des rues prostituée, sous la coupe de « shegués » (Enfants des rues, « Apaches » des temps d’ici, nommé ainsi en référence aux accords de Shengein, car ils se déplacent partout !), dans une ville sans électricité la nuit, sous l’œil mal veillant d’une police qui ne pense qu’à se faire corrompre dans tous les sens… Ça s’annonçait mal. Ça se passa mal. Pourtant, les jeunes et talentueux réalisateurs avaient réussi à négocier avec les « shegués » en offrant un peu de pain, engageant le plus terrible pour porter le pied caméra, et la fille était convaincue qu’il fallait témoigner de ces conditions de survie terrible dans l’indifférence générale. Le nouveau cinéma congolais gagnerait ses lettres de noblesse ici, place Victoire.

Malgré les autorisations en bonne et due forme, les trois premières nuits ne furent que poursuites avec la police , passages au poste, interruptions, recherche de la fille perdue.
C’est alors que j’eus l’idée absurde d’intervenir. Tout était perdu, je pouvais donc les aider. C’est ainsi que nous partîmes, déterminés, et équipés de deux caméras, un chauffeur, et un véhicule de la coopération Franco-congolaise, vers le stade des Martyrs, où s’abritait parfois la fille, et où presque trente cinq ans plus tôt avait eu lieu le fameux combat Ali contre Foreman.
J’avais encore en mémoire ces images de Mohamed Ali s’entraînant dans Kinshasa, boxant sous les encouragements des kinois en délire, qui rugissaient tous ensemble d’un puissant grondement qui l’avait finalement porté jusqu’à la victoire imprévue:

« Ali Boumayé ! Ali Boumayé ! Ali Boumayé ! » *

Nous nous sentions nous-même portés par cet élan de l’Histoire du Zaïre, ce moment de gloire encore présent dans les entrailles de Kinshasa. Tout se passa alors très vite. La voiture à peine entrée dans le parking approximatif du stade, nous descendîmes, sans hésiter, caméras en mains… C’est alors qu’un couple de policiers en civils (mais en furie) nous sauta dessus en brandissant leurs cartes.

- Je suis officier de police ! affirmait la femme au sac à main en me montrant sa carte comme s’il était improbable qu’une femme puisse être officier de police.

Nos deux jeunes apprentis cinéastes protestèrent vaguement , armés de toutes nos cartes et diverses autorisations de tournages déjà obtenues jusque là dans ces fameuses procédures interminables.

- Calmez vous ! hurlait maintenant la femme policière, encombrée par son sac à main et qui était bien là seule à s’énerver.

Après s’être assuré que je parlais bien le Français, le policier en tee-shirt m’expliqua plus calmement, mais dans un Français approximatif :

- On dit ceci : Je suis officier… Lieutenant, hein ?

J’acquiesçais sans discuter.

- Pour faire filmage… hein ? Il y a le chef là-bas…
- Ah !
- Il va vous donner l’autorisation, hein ? Sans autorisation, on vous arrête, hein ?
- D’accord !

Sans discuter notre sort, nous nous enfoncions donc dans le couloir qui allait nous mener à notre combat à nous, perdu d’avance. Mais nous étions prêt à renverser la situation aux rounds suivants.

La discussion fut évidemment interminable, et n’avait qu’un seul objectif : Nous soutirer un maximum de dollars.
La présentation de l’AG Séraphin Longuna Eranga, Coordinateur Gestionnaire Principal, fut à la hauteur de celle d’un Ministre…. Mais un Ministre invisible car, depuis son bureau arrosé par la lumière du soleil, nous ne pouvions en distinguer que la vague silhouette. Il était à contre jour, ce qui était un comble pour un homme qui avait l’air de s’intéresser de si prêt à l’art cinématographique. Nous prîmes place sur des fauteuils, et les jeunes apprentis cinéastes avaient pris soin de laisser tourner le son de la caméra, en bons professionnels.

Je vous fais grâce du début de la conversation en Lingala. Tout ce que je puis dire est que mes amis contestaient d’entrée les termes du débat exposé par les deux policiers. Ceci amorça une interminable dispute, faite de cris, d’invectives et de récriminations. Chaque appel au calme étant proféré dans d’énormes hurlements poussés pendant une bonne heure. Je ne compris que quelques phrases, qu’on pourrait résumé à peu près ainsi :

- Tu veux faire l’avocat ? Beuglait le lieutenant à mon ami Louis qui, effectivement, a fait des études de droits avant de décider qu’il serait cinéaste tellement le droit n’avait aucun sens ici.
- Vous vous croyez au dessus du stade ? Vous vous êtes au delà ! protestait la policière, qui visiblement n’avait pas fait tellement d’études au point d’en faire un complexe face à nos deux érudits. Avant de rajouter : Faites attention Monsieur ! Sinon, ça sera l’outrage ! Faites attention… ça c’est l’outrage !

La controverse semblait porter sur le fait d’avoir commencé ou non à filmer en sortant de la voiture. L’AG Séraphin Longuna Eranga accorda la parole à Louis qu’il venait pourtant de juger très « impoli ». Dans un silence soudain, notre avocat cinéaste se lançait alors dans un plaidoyer impeccable… qui ne changea rien au problème.
L’AG prit la parole, en pesant tous ces mots un à un, car il semblait n’avoir que ça à faire pour aujourd’hui :

- La personne accréditée qui a la compétence territoriale de signer , c’est moi. Vous n’avez pas la qualité de venir sans mon autorisation. Il faut normaliser, selon la législation congolaise. Le seul fait même de venir ensemble avec l’équipe comme ça, prouve que les intentions sont préméditées en droit. Vous dites que vous êtes journalistes, mais ce que vous avez fait est une infraction !

Sans aucun doute, le droit était contre nous et le verdict allait bien finir par tomber.
La dispute repris aussitôt dans un brouhaha indescriptible, sous l’impulsion de nos deux avocats, cinéastes, journalistes, et boxeurs de mots.

Je pris à mon tour la parole avec tous les égards, dans le respecter des autorités congolaises, et tout le tralala… Puis je posai la question de « l’infraction », précisant que je ne connaissais pas les lois en vigueur dans ce pays, bien que nul ne peut ignorer la loi où qu’il se trouve :

- Est-ce que le fait de transporter une caméra constitue un délit ? demandais-je avec l’air le plus idiot que je puisse prendre.
- Oui ! Vous n’avez pas qualité à fouler les lieux ! Confirma l’AG en ces termes, précisément (tout est enregistré), sans tenir compte que si nous avions foulé le stade, c’est que les policiers nous y avaient justement invité.

Mes amis congolais et moi n’arrivions vraiment pas à admettre que le fait de sortir d’une voiture près d’un stade, dans un terrain vague ouvert à tous, pouvait constituer une infraction aux lois de ce pays. Je conclus mon intervention ampoulée en menaçant d’appeler mon Ambassadeur, afin de sortir de cette situation inextricable qui commençait à durer. L’AG Séraphin prit les devants :

- Avant de déranger l’Ambassadeur, je dois poser la question au Ministre de la Jeunesse et des Sports. Avoua t’il, comme si le Ministre Congolais était plus disponible que mon Ambassadeur. Le Ministre décrocha aussitôt… A moins que ça ne fut pas le vrai Ministre :

- Bonjour Son Excellence… Excusez pour un dérangement, mais la police vient de saisir des gens avec des caméras avec des films au niveau du stade sans pour autant passer par nous pour bénéficier d’un document légal alors….

Le « Ministre » fit répéter la situation en langage plus clair :

- La police vient d’arrêter un blanc avec des stagiaires… Résumait donc l’AG Séraphin.

Un blanc (au son).

- ah bon…

Encore un blanc.

- Merci (…) Merci (…) Merci.

Aussitôt pris, aussitôt dit. La sentence pouvait enfin tomber de la bouche de l’AG Séraphin, dans son langage si particulier:

- Le Ministre a dit ceci : Que la police fasse son travail à ne pas les libérer !

Le brouhaha repris de plus belle. Dépassé, l’AG Séraphin arrivait de temps en temps à placer une question dans ce désordre généralisé:

- Est-ce que vous êtes prêt à être en ordre ? Suppliait-il, déçu que son effet « Ministre » ait eu aussi peu d’impact.

Les policiers, quant à eux, commençaient à perdre patience, sentant qu’on ne lâcherait pas un Franc pour la « bière ».

- Toi tu parles trop ! Je vais te mettre au cachot ! C’est moi le Commandant ici ! Menaçait le Lieutenant à mes amis congolais qui ne se laissaient pas impressionner par de la flicaille corrompue.

Je calmai le jeu :

- Est-ce que la loi dit que je dois payer ? m’amusais-je un instant.
- OUI (tous en choeur)

- Si j’appelle moi même le Ministre, il me dira de payer ?
- OUI (tous en chœur


)
- Je ne connais pas le Ministre ! Dis-je pour conclure.
- J’ai le numéro ! Jubilait l’AG Séraphin, me tendant son portable afin de refermer le piège sur moi.

Je contre attaquais aussitôt, bien décidé à ne plus baisser la garde un seul instant. J’appelai mon contact, attaché audiovisuel de l’Ambassade, jouant sur l’ambiguïté de sa fonction et de l’emploi de la langue Française :

- Monsieur l’AG, j’ai l’Ambassade de France au bout du fil… Je vous le passe ?

l’AG Séraphin Longuna Eranga, accusa le coup en acceptant l’appel timidement, se confondant bien plus avec mon faux Ambassadeur qu’avec son faux Ministre :

- Monsieur l’Ambassadeur de France… heu…

Le maître du Stade se contentait d’acquiescer sans piper mot, au point où j’eus tous les remords du monde à avoir jouer la carte coloniale là où je pensais que la France n’avait aucune Histoire, puisque qu’elle n’était pas la Belgique. Surtout, je n’avais jamais dit que je lui passais l’Ambassadeur de France dont je n’avais pas particulièrement le numéro. Mais à ce sport, beaucoup de coups sont permis. Aussitôt raccroché, je savais que nous menions aux points. Le combat n’était pas terminé pour autant. L’AG Séraphin tenta encore quelques crochets dans le vide.

- Ce que je dois faire, c’est appeler mon Ministre. Se dit t’il a voix haute, le regard un peu hagard.

Ce fut une parole de trop pour un coordinateur du stade qui était resté jusque-là silencieux. Couvert de honte par ses compatriotes et collègues, bien décidé à ne pas se laisser ridiculiser un peu plus aux yeux de la France, il prit notre défense, contre toute attente. La bonne âme affirmait enfin sans hésiter que nous n’étions pas en état d’arrestation et qu’il avait vu de ses yeux vu que nous n’avions pas filmé. Qu’il y avait donc rien à nous reprocher.

Séraphin en tomba dans son siège, le souffle coupé. Il décrocha à nouveau son téléphone. Les deux policiers sentant l’argent s’éloigner furent pris d’une rage folle contre notre nouveau supporter. Une dispute interne résonna jusque dans le stade, au point où l’AG Séraphin s’écria :

- Taisez-vous ! Je suis avec le Ministre…

Suivit une brève explication de la situation et une bonne dizaine de « Merci », au court des quels il se courbait un peu plus à chaque fois. Soit Séraphin nous bluffait jusqu’au bout, soit il se faisait effectivement coacher par son Ministre qui, dans ce cas, n’avait pas grand chose à faire de son après-midi. A son retour sur le ring, Séraphin reprit la parole, très éprouvé. Il tenta courageusement une dernière attaque… désespérée :

- Le Ministre a dit ceci : Avec le respect que je dois à l’Ambassadeur de France, nous sommes dans l’obligation de collaborer avec la France. Mais il faut nécessairement expliquer à nos frères congolais qu’ils ont induit l’étranger en erreur. Ce qu’ils doivent faire est de laisser les cassettes et ils peuvent partir sans problème.

Un rythme endiablé résonnait alors dans notre cœur, aux échos d’un stade en folie qui scandait : « Ali Boumayé ! Ali Bouamayé !* »

Le combat touchait à sa fin, mais nous étions décidé de ne rien lâcher. Nous dansions, et il fallait infliger le coup de grâce, l’uppercut fatal. Je pris la parole d’un air aussi grave que s’il avait été question de l’annulation de la dette des pays en développement devant le F.M.I. :

- Monsieur l’AG, il y a un dernier problème. Sur ces cassettes, il y a les images tournées précédemment. Si vous leur retirez, ça veut dire que leur stage ne sera pas validé par l’Ambassade. Ça serait vraiment les handicaper… Vous ne pouvez commettre cette injustice.

Ce fût le K.O. L’AG Séraphin sortit du ring, s’en alla discuter une dernière fois avec son équipe, et ne revint que pour la consécration. Il accepta sans condition. Nous étions libre et pouvions repartir avec tous nos effets.

Pour finir de manière aussi grotesque que nous avions commencé, l’AG Séraphin crut utile de me donner sa carte (ainsi que celle de ses collaborateurs) en me serrant la main, fair-play. Et il crut bon aussi de rajouter :

- Et surtout, tout ce que vous avez vu ici est à effacer de votre mémoire bien sûr…

Aussitôt dit, aussitôt fait bien sûr.

——

*Ali, tue le !

photo illustration : tirée du documentaire “When we where kings” de Léon Gast (1997)

Episode 10 : Allo ? C’est la crise… Roulages dans la farine

C’est formidable le progrès quand même, même à Kinshasa on peut téléphoner avec son portable et se faire livrer une pizza ! En théorie. En vrai, j’ai jamais vu une mobylette, et j’imagine la gueule de la pizza après la traversée de la ville !

Partout dans les rues, on trouve des vendeurs de cartes téléphoniques mais quand je cherche le forfait à 5 dollars, c’est la quête du Grall. On me fait remarquer que c’est un signe de crise… On ne vend plus que des toutes petites cartes, bien plus chères à l’unité bien sûr. Les kinois vivent au jour le jour.

J’ai besoin de beaucoup d’unités car c’est bien mon téléphone qui est au cœur de l’organisation de tous les tournages. Si je n’appelle pas pour rassembler les équipes de tournage, rien ne se passe. Un dimanche, je décide de ne pas travailler. Je fais grève de portable. J’ai réussi à faire en sorte que deux de mes stagiaires s’appellent pour caler un rendez-vous de début de journée et ça a marché. J’ai décidé maintenant de passer au « level 3 » : Le rendez-vous à trois personnes en même temps. C’est un échec. C’est encore trop tôt. J’ai été trop ambitieux. Mais j’ai fini par comprendre que filer un coup de fil coûte trop cher. Ce n’est pas parce qu’on possède un téléphone portable qu’on a les moyens de s’en servir, et c’est une règle valable partout dans le monde !

Les téléphones portables sont arrivés à Kin depuis belle lurette, mais ici on s’en sert surtout pour réceptionner les appels, pas tellement pour appeler. D’ailleurs, je me demande qui peut bien appeler tous ces téléphones qui sonnent tout le temps autour de mois ? Je ne vois jamais personne prendre l’initiative de composer un numéro. Mais quand ça sonne, on répond… quoi qu’il arrive. Au cours d’une interview, au milieu d’une phrase, pendant une projection, chez Papa Wemba…. Partout, à tout moment, quitte à sortir en courant, se prendre les pieds dans des fils, renverser sa bouteille… Il n’est vraiment pas question d’avoir à rappeler. De toute façon, il n’y a pas de boîte vocale. Dans mes moments de fièvre, j’imagine que seuls les blancs appellent. Mais alors, les noirs auraient des téléphones portables juste pour attendre que les blancs les appellent ? Cette hypothèse ne tient pas.

Pourquoi tous ces portables ?

Dans la région du Kivu, il y a la guerre depuis 1998. Et un des enjeux de cette guerre est la richesse du sous-sol, dont un minerai très convoité : le coltan. Près de 80% des réserves mondiales de coltran seraient enfouis sous la République Démocratique du Congo. Et qu’est-ce qu’on fait avec le coltan ?
Un condensateur qui est à la base de la technologie qui fait fonctionner des ordinateurs portables, consoles de jeux, et téléphones portables ! Des millions de morts pour que nous puissions tous avoir ces choses formidables… Et vous voudriez qu’on empêche les Congolais d’avoir des téléphones même s’ils ne servent à rien ? Du coup, tous les jours je paye ma tournée d’appels inutiles pour racheter discrètement les crimes du monde moderne dont nous sommes le parfait modèle !

« Tu veux appeler ton caméraman pour savoir s’il vient ? Et toi, tu n’appelles pas ton protagoniste pour savoir comment il va ? Tiens… Si on appelait tes potes pour savoir s’il y a encore des cartes de téléphone à 5$ à Matongé ? »

Roulages dans la farine

Kinshasa est une ville ravagée dans le cœur même de ses infrastructures. Le problème des routes, ou plutôt de ce qu’il en reste : Des montagnes russes, faites de crevasses, tas de terres, nids d’éléphants. Quant on écoute se plaindre un kinois, tout le reste paraît dérisoire, tellement l’état des routes entrave la bonne marche de cette ville de plus de 8 millions d’habitants.
Les grands travaux de réhabilitation font partie du programme gouvernemental, que tout le monde attend ici impatiemment. A l’image de la chaussée « Laurent-Désirée Kabila » qui, comme les autres, continue à se dégrader, malgré le « programme d’urgence de réhabilitation des artères fortement dégradées », voté il y a deux ans par le conseil de Ministres. Mais depuis, les Ministres et députés ont reçu des véhicules 4×4 neufs, alors l’urgence pourra bien attendre encore un peu…
Pour ce qui nous concernait ce jour là, , comme chaque matin au départ d’un tournage, l’urgence était de rattraper le retard perdu le matin par les retards successifs de -à peu près- tout le monde. Le principe étant : « Si je suis en retard, je n’appelle pas pour prévenir, car ça ne fait pas sérieux d’arriver en retard et ça bouffe des unités. Bon… En tout cas, l’autre sera lui aussi en retard !».
Un lendemain de nuit pluvieuse (très fréquent en période de pluie, forcément) on rajoute automatiquement deux heures aux retards habituels. Ces lendemains-là semblent surprendre tout Kinshasa, qui découvre à chaque fois que ses fameux trous dans les routes se remplissent d’eau et bloquent un peu plus la circulation… Bref, nous étions en retard, et poursuivions de quartier en quartier le conteur que nous devions rencontrer en vue d’une entrevue filmée.

Enfin, nous étions avec lui à discuter debout au milieu de la circulation, et je lui proposai de profiter de la voiture pour qu’on le ramène au point de départ, au rendez-vous initial. Nous avions déjà perdu trois heure pour revenir au départ et nous profiterions du trajet pour discuter tranquillement de l’objet du tournage… C’est à ce moment là que le siffler du policier de roulage nous stoppa fermement. Notre vieux chauffeur Bamba, trente ans d’expérience dans plusieurs pays, fût sommé de se garer. La conversation en lingala semblait porter sur un problème de ligne dépassée, ce qui me paraissait d’autant plus incompréhensible, que je n’avais jamais rien vu d’autre à Kinshasa que des chemins de bosses… Mais pour ce policier, il y avait bien une ligne sous la terre est nous l’avions mordue, ce qui semblait très grave. J’appris par la suite, que nous étions tombé dans la toile d’araignée la plus célèbre de la ville. La concentration anormale de policiers à cet endroit aurait dû m’alerter. J’appris aussi qu’il valait mieux dorénavant que je voyage à l’arrière du véhicule, afin de ne pas attirer l’attention !
Hors de question de payer un flic ! Ma détermination se lisait sans doute sur mon visage, et quelques minutes plus tard, notre chauffeur s’en alla garer le véhicule, accompagné par le policier qui ne comptait pas lâcher le gros bourdon comme ça. Nous étions pris dans la toile. Et la suite ne fût qu’un imbroglio de procédures que personne ne semblait vraiment maîtriser, puisque les choses se règlent habituellement par un petit « sucré » de quelques centaines de Francs, sans protocole. Là, c’était bien plus complexe car il fallait d’abord aller retirer un récépissé en taxi, puis aller à la banque et revenir avec l’argent. L’amende s’élevait à environ 50 dollars, soit au moins dix fois plus que le tarif officieux, l’équivalent de presque un moins de salaire du policier et le véhicule serait réquisitionné tant que nous n’aurions pas effectué toutes les démarches administratives et qu’on ne serait pas revenu avec l’argent.
Mes compagnons congolais me dévisageaient, dépités de me voir aussi obtus sur les traditions locales avec mes principes idiots. La procédure ne pouvait que s’éterniser, car il fallait retourner à la base chercher le budget nécessaire.

- Qui a décidé de la procédure ? demandais-je naïvement à l’officier.
- La hiérarchie… répondait-il vaguement, alors qu’il était plutôt préoccupé par l‘arrivage impromptu d’une nouvelle paire de Rangers.
- Mais qui ? Donnez-moi un nom, ou même le nom du Ministre que je l’appelle !
- On sait pas, c’est une note de la hiérarchie. Maintenant ça se passe comme ça ! Concluait le vieil officier en vérifiant si ses nouvelles Rangers étaient bien conformes à sa pointure.

Il ne nous restait plus qu’à libérer notre conteur, qui avait attendu poliment sans rien dire pour ne pas compromettre notre film. Il me fit remarquer qu’un billet aurait réglé le problème plus vite. Je fis semblant de ne pas l’entendre.
La journée de tournage était terminée, nous n’avions plus qu’à partir à pied et sans images.
Un peu énervé, je m’avançais vers l’officier.

- Vous me donnez vos Rangers ?
- Si vous marchez avec, vous serrez dans l’illégalité… Ce sont des chaussures de la police ! Me répondit du tac o tac l’officier qui ne manquait pas d’air.
- Je vous les échange contre ma voiture… ça vous va ?
- D’accord ! S’amusa t’il un instant au cas où je fus vraiment fou.
- Non… C’est pas possible. Je serais dans l’illégalité avec vos Rangers…. C’est dommage…

Je tournai des talons et nous partîmes donc à pied sous le soleil plombant, au rythme de la démarche lente et tremblante des rhumatismes de notre vieux chauffeur expérimenté pour la route, mais pas pieds. Le reste ne fut que complications complémentaires : Banque fermée en milieu de journée, voiture bloquée jusqu’au lendemain, et finalement le chauffeur dû s’acquitter d’une nouvelle taxe pour « parking prolongé devant le poste de police »… Taxe qui correspondait exactement à ce que nous aurions dû lâcher discrètement dès le départ, à de pauvres policiers, bien mal payés, qui venaient de faire gagner l’équivalent de leur salaire mensuel à leur hiérarchie… Hiérarchie qui ne manquerait pas de détourner le procès verbal à son profit plutôt qu’au « programme d’urgence de réhabilitation des artères fortement dégradées ».

Episode 11 : Un samedi soir ordinaire à Kinshasa

recherchemusiqueperdue.jpgA la recherche de la musique perdue

« Le samedi, c’est chaud ! Le dimanche soir aussi… » affirmèrent les deux jeunes cinéastes du quartier de Matong(u)é. Et je m’en doutais : Le Lundi matin devrait être un lundi matin. La ville peinerait à démarrer la semaine. Rien de bien original. Ici le lundi, c’est presque comme partout où le Dimanche est le jour du seigneur.
Comme presque partout dans l’axe du bien donc, il y a une effervescence dès le samedi après midi, annonçant que beaucoup sont pressés d’y arriver à ce fameux samedi soir. Mais peut-être que là où le samedi s’annonce vraiment un jour particulier à Kinshasa, c’est que le désordre qui règne dans les embouteillages est encore plus fort que celui des autres jours. C’est que les policiers du roulage eux aussi veulent passer leur samedi soir avec un peu d’argent en poche… Et s’il y a un jour où la pêche est bonne, c’est bien le samedi ! Facile de trouver quelqu’un en faute un samedi, vu l’hystérie généralisée… Et chaque kinois en voiture un samedi a forcément un peu d’argent en poche. Entre transporteurs et transportés, escroqueurs et escroqués, l’argent circule le samedi. A tous les coins de rues, on voit donc des policiers expliquer que c’est inadmissible de rouler avec une voiture qui n’a pas de poignée (alors que la voiture n’a pas non plus de carrosserie), que le créneau n’était pas réglementaire (alors que le conducteur avait réussi à n’écraser personne dans le marasme piétonnier, ce qui n’est pas si mal), que la ligne imaginaire tracée par les policiers a été franchie indubitablement, etc… Le samedi, on voit même des bagarres entre policiers et chauffeurs de taxi-bus, les deux corps de métiers qui vivent des aléas de la route.

Alors, ce samedi, je voulais quand même aller voir pourquoi tout ce monde s’agite tant. Un concert dans une « boîte », un bar… Enfin quelque part où se joue la musique de la rue. C’était mon programme et en tant que « Mundélé » j’avais le luxe de n’avoir pas besoin d’escroquer qui que se soit, mais juste d’inviter mes copains cinéastes kinois à boire un pot. Kinshasa est une des capitales du monde la plus réputée musicalement. En tout cas, la rumba congolaise, c’est ici. Depuis l’époque héroïque de Franco et le Ok Jazz, il y a encore des pointures : Zaïko, Taboulé, Werra, JB, Kofi, Papa Wemba… Le coupé-décalé, le Ndonbolo ( ou quelque chose comme ça) et même le rap, sont les nouvelles musiques qui on fait leurs entrées en force avec les nouvelles générations. Les « ambianceurs » font leur boulot. La salsa congolaise se fait plus rare et globalement les cuivres ont disparus, remplacés par les synthés.

- Trop cher ! M’avait avoué Zola, un des arrangeur vedette de la place.

Les musiciens ne peuvent s’acheter une trompette ou un saxo, et de toute façon plus personne ne peut engager des groupes aussi complets.

A l’Institut National des Arts, j’avais pourtant vu des trompettistes qui jouaient « When we all get to Heaven », à tour de rôle car il fallait bien qu’il reste des bras de libres pour tenir le pupitre. Du pupitre, à qui j’avais demandé une traduction en Lingala, j’obtins cette réponse en Français : « Bientôt Jésus va revenir » . En attendant, je demandais à un saxophoniste solitaire (qui lui avait pris pour pupitre une photocopieuse) s’il pensait qu’il y avait un avenir pour les saxophonistes dans la musique congolaise.

- Ça va… Je travaille en attendant… ça reviendra. Me dit patiemment le musicien qui, pour l’instant, essayait de monter péniblement une gamme dans la lourde moiteur des murs de Kinshasa.

Comme Jésus, comme le reste, tout ça finirait bien par revenir.

J’avais vu des dizaines de guitaristes qui s’entraînaient dans les couloirs. Impossible d’y échapper le jour des cours de guitare. Je cherchais les toilettes et voilà que j’étais tombé nez à nez sur un guitariste qui travaillait dans un placard. Très concentré, il n’arrivait cependant pas à déchiffrer sa partition dans le noir. Tous les sons se mélangeaient avec les chants qui sortaient des salles, un clarinettiste qui essayait de faire tourner une phrase en boucle, transpirant de grosses gouttes en fin de partition, finissant indubitablement par un « couac » pas très catholique.

Ici, tous les guitaristes essayent de jouer du classique, tous en même temps, chacun dans leur coin, mais tous savent jouer la rumba ensemble et vous chanter quelque chose d’ici si vous passez par là. Et très vite, un attroupement peut se former. Les autres guitaristes s’approchent, d’autres élèves se glissent dans le chant en passant. Le « Mundélé » est le bienvenue, et on va lui chanter Jésus… Ou ce qu’il veut après tout.

J’avais vu aussi un « griot » (il n’y en a pas beaucoup par ici), qui chantait aussi un peu Jésus parfois, entre autres chansons plutôt drôles. Il m’avait expliqué que son boulot de griot consiste à faire un peu la morale, expliquer en chanson ce qui n’est pas bon… comme par exemple boire trop de bière.

- Vous ne risquez pas de trouver un sponsor si vous continuez comme ça ! Lui avais-je conseillé en partant.

Puis, un des jeunes réalisateurs m’avait amené voir le célébrissime Papa Wemba, chez lui, dans sa magnifique villa du quartier chic « Ma Campagne », ex-villas coloniales, bien gardées. Papa Wemba était une sorte de beau-frère d’un de mes copains réalisateurs et il nous avait gentiment offert un « sucré », pour que je puisse dire à tout le monde en rentrant à Paris : « J’ai bu un Coca chez Papa Wemba ». Après que mon pote maladroit a renversé son Coca sur la nappe blanche en décrochant son téléphone, nous sommes partis sous la pluie. Le Papa Wemba avait même lâché généreusement un billet pour la soeurette, sans rancune pour le Coca renversé. C’était un homme bon, ça se voyait tout de suite. D’ailleurs, les autorités françaises lui reprochaient d’avoir un peu trop demandé de visas pour des musiciens congolais qui finissaient souvent dans la nature et ne retrouvaient jamais l’aéroport Charles De Gaulle.

Ensuite, nous avions galéré une bonne heure dans un embouteillage interminable sous les inondations. Pieds nus, des gars essayaient de se faire un peu d’argent pour le soir, aidant les voitures à passer à quatre de front là où il était évident que deux voitures ne passeraient jamais. Notre vieux chauffeur Bamba, d’habitude si muet, y avait eu cette phrase historique : « Kinshasa, c’est foutu ! »

Bref, après toutes ses mises en bouches, j’étais fin près pour aborder sereinement Matongé un samedi soir, avec ses surprises musicales. Comme tous les soir, il faisait nuit à 18 heures et nous attendions qu’il fasse vraiment nuit dans les esprits. Mes copains congolais m’entraînèrent dans les rues sombres du quartier « chaud » de Kinshasa. Chaud, sans doute parce qu’il fait chaud, qu’il y a beaucoup de monde partout et à toute heure. Chaud, peut être parce qu’on peut y tomber dans un trou noir si on ne vient pas avec sa « lampe tempête », comme dans les chansons de Zao, ou parce qu’on peut marcher sur un fil électrique qui traîne par là au milieu d’une flaque d’eau, comme personne n’ose encore l’écrire dans une chanson. Les deux copains se souvenaient du bon vieux temps, sous Mobutu, quand le quartier était encore propre, quand ils avaient pu jouer dans les rues qui n’étaient pas encore d’immenses flaques d’eau, de boue et de déchets.

On dégusta une brochette, à la volée, sur un barbecue. Je restais planté devant deux gars qui se saluaient longuement selon un processus interminable de tapes dans les mains, dans le dos, sur la poitrine et qui finissaient mort de rire.

On croisa :
Les petites sœurs du copain qui leur ordonnait de ne pas rentrer tard,
des « noceurs », les beaux gosses du quartier qui « se tapent des bourges »,
la petite Maria la « Shégué » du film de Louis, qui pour une fois était à portée de caméra, si nous en avions amené une,
et puis d’autres encore qu’on saluait tous les dix mètres.
Mais jamais nous avons pu trouver un concert. A chaque fois, nous arrivions dans un bouiboui tout sombre, et la réponse était toujours la même :

- C’est annulé… Ce soir, pas d’électricité ici !

Têtu, un gars chantait quand même dans le noir, faisant corps avec sa guitare, tous deux posés sur une chaise et formant ainsi un îlot au milieu d’une immense flaque d’eau. Ce fût le seul concert qui me fut donné d’entendre quelques secondes à Matongé ce soir là.

La décision fut vite prise. On saute dans un taxi express* et on file à Bon marché, « le couloir de la mort ». Rien de très impressionnant sur l’aspect « mort ». Bon marché, c’est plutôt la vie et ça se passe en terrasse quand les esprits (vaudous et autres) sont d’accord. La semaine passée, les esprits n’avaient pas voulu qu’on y mange un Chawarma chez le libanais. A moins que ça soit juste le gouverneur, comme me le soufflèrent mes copains, bien trop malins pour tout gober des croyances idiotes qui se répètent partout dans le pays, tout ce qu’on appelle communément les fétiches et autres sorcelleries africaines.

- Bon, en tout cas… Il suffit que sa petite amie soit venue ici avec un autre homme, et la semaine d’après il a pu faire interdire la terrasse ! C’est comme ça ici… Me disaient-ils en éclatant de rire. Tu parles de fétiches !

Et puis de toute façon, il n’y avait pas d’éléctricité. Peut-être aussi un coup du gouvernement, ou des députés, qui avaient tous des petites amies de sortie au « couloir de la mort » !

On y croisa un boxeur et un gros mec en costard qu’on me présenta comme « Le Michel Druker congolais ». Un Michel Druker en costume, mais énorme et noir, sur une terrasse dévastée, buvant une « Primus » en pleine nuit sous un parasol, n’attendant pour seule invitée que la pluie qui ne tarderait pas à venir.

Ici, pas de concert. Juste des postes qui grésillent et saturent car ici la musique n’est bonne que si elle est vraiment poussée à fond. J’en profitais alors pour faire causer les jeunes Congolais à propos de leurs compagnes qui étaient encore absentes en ce samedi soir. Ce fut un fiasco.
Je les taquinai un peu en les traitant de « machos », terme qui ne semblait rien évoquer pour eux. Je dus m’embourber dans une vague explication foireuse de « l’esprit de Mai 68 », qui ne leur disait rien non plus. Puis, ils tentèrent de m’expliquer qu’ils n’étaient pas des « machos », mais que les femmes n’étaient avec les mecs que pour prendre leur argent. Et que même, certaines étaient près à investir dix dollars au début…

- Elles te proposent de te faire à manger. Elles vont au marché, font les courses, s’installent chez toi… Et quelques temps après, elle savent qu’elle vont te taper au moins cent dollars. C’est comme ça. Une sorte d’investissement quoi ! M’affirmèrent en cœur, mais désabusés, mes deux potes congolais.

-Ce sont des prostitués vous voulez dire ? Demandai-je naïvement à ces garçons qui ne semblaient pas avoir remarqué qu’on venait de célébrer la journée internationale de la femme.
- Non… Mais c’est pas comme ça chez vous ?
- Ben, non je crois pas … Enfin, pas partout.

Il me regardèrent en ricanant, le plus célibataire des deux m’affirmant qu’il se marierait bien avec une Française.

A peine installés sur la terrasse de la «Riviera » (le bar libanais), au centre du « couloir de la mort », il se mit à pleuvoir à torrents. Bien à l’abri sous son grand parasol « Primus », le gros Michel Druker kinois nous salua aimablement, alors que nous traversions le couloir en courant.

Le carnet perdu (puis retrouvé) à Matongé

Une autre fois, pour prendre l’air, je demandai à Arsène de m’emmener boire des coups en ville by nigth (après 18h00 donc). Je vis encore un autre aspect de la ville à travers une tournée express des boîtes par le roi de la nuit et du petit écran. A chaque coin de rue, malgré la nuit noire et l’absence d’électricité, j’avais l’impression d’avancer aux côtés de Johnny Halliday sur les champs Elysée. Tout le monde reconnaissait Arsène, lui tapant dans la main, lui demandant des nouvelles, lui en donnant abondamment, faisant preuve d’une générosité sans fin. Pour la première fois du séjour, je passais la soirée sans jamais débourser un rond, « Primus » à volonté. Finalement, fait exceptionnel il faut bien le dire, nous fûmes « attaqués » par une petite bande de Shégués qui arrachèrent le bandana de Arsène, pourtant idole des jeunes ici. J’aurais jamais eu l’idée de les poursuivre, mais c’est la stratégie qu’il choisit spontanément, en criant après eux, ce qui força mon admiration. Préoccupé par la récupération de ses affaires que les jeunes voyous semaient tout le long de la course (toutes ses affaires finalement !), la poursuite était vite devenue grotesque mais je fus soulagé de ne pas les rattraper. A la fin, nous avions récupéré ce qui avait justifié la course dans les ruelles : le dérushage du tournage que Arsène avait consciencieusement noté sur un carnet pendant deux jours. Si je comprenais enfin la motivation d’Arsène à récupérer si prestement son sac, je ne comprenais pas pourquoi les shégués l’avait ciblé lui plutôt que moi, le « mundélé ». Il m’expliqua par la suite qu’ils avaient certainement agi ainsi parce que lorsqu’un blanc sort avec un noir, il est fréquent que ça soit le noir qui porte le sac au contenu le plus précieux. J’en savais assez sur la vie nocturne pour ce soir.

*Il n’y a pas vraiment de taxi à Kinshasa. Seuls des taxis collectifs, taxi bus qu’on a récemment obligés à se peindre en jaune et bleu, à la grande joie des vendeurs de peinture jaune et bleu. Le reste, ce sont des vieilles bagnoles pourries, que des gars louent pour se faire un peu d’argent, et dans lesquels s’entassent les kinois, sauf quand on dit « express » et qu’on paye le prix fort.

Episode 12 : Une caméra dans la rue

michee-camera.jpgQuand on pose une caméra dans la rue, la première condition est de ne pas être un « Mundélé (*1) ». Le blanc a déjà tout pillé, il a tout pris… C’est pas moi d’ailleurs, mais bon, en tout cas, c’est trop compliqué à expliquer dans la rue au premier venu… Et il y en vient plein d’autres très vite.

L’image, c’est le truc de l’occident. Ça se vend, plus que tout le reste. Faire encore de l’argent sur la merde de l’Afrique est devenu inacceptable ici. J’en ai pris mon parti. Ce sont les jeunes cinéastes congolais qui essayent de filmer leur propre pays. Mais là encore, c’est pas gagné. Sur les rushes on entend souvent (en lingala) :

- Pourquoi tu nous filmes ? Qu’est-ce que tu vas en faire ? Tu vas vendre ça en Europe ? Il faut que tu nous paye ! Hurlent parfois les plus virulents qui gesticulent devant la caméra.

- Mais je filme pour nous, pour le renouveau du cinéma, pour le pays ! Répliquent les jeunes cinéastes courageux quand ils restent calme. On est de la RTNC(*2) ! Concluent t’ils autoritairement quand ils n’en peuvent plus.

De toute façon, le cinéma n’existe pas. Il n’y a plus de salles. Les dernières ont été remplacées par des « églises du réveil » et la toute dernière va devenir une banque.

Papa Juma, comme son nom l’indique, est un ancien, aux cheveux blancs. Il a fait ses études à l’INA en France à la fin de l’ORTF, au milieu des années 70. Il m’explique qu’ici rien n’a jamais été possible pour le cinéma.

« C’est à cause de la technique des casiers de bières. » Dit-il par dépit.

« Je te donne un casier et je récupère le bénéfice en fin de journée… ça ne va pas plus loin et ceci ne peut pas marcher pour le cinéma… »

Papa Juma sait que dans son pays, la culture est un luxe inaccessible. Et puis la télé ne diffuse que rarement les films des jeunes cinéastes congolais. Elle préfère les feuilletons nigériens, ou des films américains piratés. Parfois quand elle diffuse un court métrage documentaire congolais, elle fait payer le réalisateur ! Au mieux, elle le diffuse gratuitement. Alors, le plus souvent, quand les gens de la rue voient une caméra, ils viennent se plaindre de leur condition. Ils causent dans la caméra comme s’ils étaient en relation directe avec la Présidence.

« C’est l’effet Molière tv ! » Affirme Arsène qui connaît bien la télévision congolaise depuis quelques années, où elle a explosé en de multiples chaînes.

Molière Tv est une sorte de « télé de proximité » dirigée et filmée par quasiment un seul homme qui se contente de poser une caméra dans la rue sans trop bouger. Les gens viennent faire leurs réclamations. Il diffuse ça entre deux spots de pub qu’il brade pour griller au poteau les chaînes concurrentes.

Les jeunes cinéastes continuent quand même à filmer. On part du principe qu’un jour les mentalités changeront, qu’en faisant des films et en les montrant, on reviendra à l’essence même du cinéma. D’ailleurs, en quelques semaines, on le constate déjà. Il suffit de tourner longtemps dans le même quartier et les choses se calment, la caméra se fait oublier.

En attendant, les plans qui attirent le plus les kinois en colère sont les plans de rues dévastées que tourne Chouna pour son film sur la receveuse de taxi bus (une des seules femme à faire ce job). Ce n’est pas le propos du film, mais entre deux plans d’illustrations, les passants viennent se plaindre de l’invisibilité des cinq grands chantiers gouvernementaux promis par Kabila fils et les siens. Les travaux sur les voies publiques ne se voient que dans les sujets télés où un ministre vient mettre un coup de pelle devant la caméra officielle. Forcément, ça énerve. Alors, devant les caméras de nos jeunes cinéastes, c’est une ambiance de pré-émeutes qui monte de jours en jours et qui explosera sans doute un jour sous l’œil des caméras. Puisqu’il est la seule personne à qui il semble qu’on puisse demander quelque chose ici, Dieu fasse que ces caméras soient tenues par des cinéastes, plutôt qu’elles soient de surveillance.
*1 : Un blanc.
*2 : Radio Télévision Nationale du Congo

Episode 13 : La vie chère

Pour son tour du monde, Magellan avait emporté 417 outres et 253 tonneaux de vin de Xeres… Moi je n’ai pris qu’une bouteille de Bordeaux achetée en Duty Free à Bruxelles et je l’ai bue dès les premiers jours avec des Français expatriés.

Alors, après trois semaines d’immersion à Kinshasa, c’était bien normal de faire une petite déprime. Manger des chenilles avait été l’apogée de ces premières semaines de « vie à l’africaine ». Certes, on m’avait juré que c’était plein de vitamines, j’en avais mangé pour m’intégrer définitivement, en me répétant tout le long du repas que par chez moi on mange bien des escargots et des huîtres. Mais c’était quand même trop ! La décision fut prise : En route vers le Market City !

Ce Supermarché, je le cherchais un peu comme Magellan avait cherché les Iles des épices presque cinq cent ans plus tôt. Ma collègue monteuse, expatriée comme moi, me l’avait promis : Elle m’indiquerait la route pour s’y rendre. Il y avait un passage, quelque part par là. N’ayant pas de carte valable de Kinshasa, certainement précieusement gardées au Vatican, il fallait se fier aux connaissances de cette femme asiatique qui prétendait connaître ce secret bien gardé.

Elle guida d’abord le chauffeur sur de mauvaises pistes. Nous nous perdîmes plusieurs fois. A chaque fois que je pensais qu’on atteindrait l’Eldorado, nous nous engouffrions dans de fausses voies, et tombions sur de petites alimentations sans saveurs, telle « l’alimentation Jiji », où il n’y a presque rien. Il fallait batailler à chaque fois avec l’autochtone hostile qui voulait nous échanger des babioles (de fausses montres Rolex essentiellement) contre nos précieux dollars, que nous réservions pour le grand jour où nous trouverions le Market City.
Et puis un beau jour, alors que j’avais perdu tout espoir, au détour d’un passage, il était apparu, l’air de rien… après le rond point Mandela… j’y étais enfin. La terre était bien ronde.

En fait, j’avais jusque là inconsciemment évité de m’y rendre pour de mauvaises raisons… Une espèce de fausse solidarité inter-ethnique, une truc que même Bernard Kouchner m’aurait déconseillé avec une de ses formules de ce genre: « Ne soyez pas plus Africain que les Africains ! ». Les Congolais semblent passablement agacés par les commerçants étrangers : Libanais, Pakistanais, Nigérians, Sénégalais, etc… Au yeux des Congolais, tous semblent impunément faire du commerce en versant une simple taxe qui leur donnerait tous les droits !

Bon, en tout cas… Il y en a qui savent commercer, ça ne date pas d’hier et c’est comme ça, un point c’est tout. Je ne cherchais plus aucune explication rationnelle à cet état de fait, quand je me précipitais enfin dans un de ces supermarchés qui me permettrait de vite oublier le goût des chenilles visqueuses et surtout de cette espèce de sauce d’accompagnement.
Je remplissais mon panier avec bonheur, celui de retrouver des choses simples, qui devenaient ici des produits de luxe : Boîte de pâté de foie, vaches qui rit, sardines à l’huile, jus de fruit en carton… Et même du chocolat ! Bref… La joie retrouvée. Et en plus les prix étaient totalement dérisoires, bien que drôlement différents d’un produit à l’autre…

Je soupirais en pensant à tout ce qu’on m’avait dit sur ces vendeurs étrangers qui étaient des escrocs, à toutes ces manifestations contre la vie chère qui s’étaient soi-disant répandues dans toute l’Afrique (pas ici en tout cas), tel le virus Ebola. Tout cela n’était donc que sornettes !

La vérité surgit à la caisse. Je découvrirai par la suite que les prix affichés n’étaient pas les prix, mais des numéros de codes, qui renvoyaient à une liste affichée en bout de rayon, avec les prix exacts du jour…. Les prix varient tellement d’un jour à l’autre, que c’est la seule solution qui a été trouvée pour ne pas re-étiqueter sans cesse des produits, qui doivent parfois attendre le client longtemps sur l’étagère. Voici le montant d’une note salée par exemple:

3 litres d’eau

3 petits jus de fruits

un paquet de Pti Lu véritables

une boite de vache qui rit (un seul étage)

une tablette de chocolat Côte d’or (c’est pourtant pas loin la golden coast)

Total : 15807 Francs Congolais, soit environ 30 dollars, soit environ 20 euros.

C’est à dire, quand même qu’avec un salaire moyen de 75 dollars par mois, un Congolais qui ne paierait pas de loyer, ni rien d’autre, marcherait à pieds, pourrait survivre avec 9 litres d’eau, 9 petits jus de fruits, 2 paquets et demi de Pti Lu véritables , 2 étages et demi de vache qui rit, et 2 tablettes et demi de Côte d’or, qui de toute façon seront fondues dès le premier jour, puisque qu’il faut encore avoir un frigo qui marche.

Il y a donc un problème ! Problème résolu par le gouvernement qui a promis, selon le journal « Le Potentiel » du Vendredi 11 Avril 2008, de faire passer le SMIC de 1 à 3 dollars, le moment venu… Moment qui ne sera jamais venu selon les congolais habitués à ce genre d’effets d’annonces. Mais en attendant, toujours selon « Le Potentiel », le personnel de la Primature (premier cercle du pouvoir) touche une moyenne de 1 959 dollars par mois, suivi du personnel de la présidence 715 dollars par mois. Quant au Parlement, la moyenne mensuelle est de 1 085 dollars par mois…. Tout ça, sans compter les millions de dollars récupérés à droite et à gauche… Alors que les fonctionnaires, quand leurs salaires sont versés, touchent 71,5 dollars par mois. En ce Vendredi 11 Avril, « Le Potentiel » ironisait en proposant « à ceux qui ont un faible pour les calculs », le résultat suivant : Le personnel des institutions politiques touche 11 fois plus que la moyenne générale. La leçon de démocratie occidentale enseignée aux anciens colonisés a bien été apprise.

Episode 14 : Une journée de montage en RDC

Il y a des journées où on se lève en se demandant pourquoi on eu cette idée saugrenue ? Et chaque soir, on oublie que chaque problème a été chassé par une autre problème, lui même finalement oublié. C’est ainsi que les montages se font partout dans le monde, mais ici avec ma collègue Camtho qui a pas mal bourlingué aussi, on se dit tous les jours qu’on n’a jamais vu ça.

Aujourd’hui, j’ai décidé de me souvenir du déroulé de la journée…. comme ça, arbitrairement :

7H50

Je passe le barrage de la garde militaire de Kabila qui surveille le site de la télévision nationale. Comme d’habitude un gardien de l’armée de l’élite me demande si j’ai pas des cigarettes et essaye de me soutirer l’équivalent de 50 cts tellement c’est la misère même au sein de la garde… Je refuse systématiquement, mais je me dis que si j’avais 50 $ à claquer, je pourrais éventuellement faire assassiner le président Kabila, ce qui par ailleurs n’arrangerait rien à la situation du pays.

8h00

J’arrive à l’Institut en avance pour allumer la climatisation de la salle de montage, et pour essayer de lire mes mails. Habituellement, lire ou envoyer un mail peut prendre entre 20 et 40 mn, s’il n’y a pas de problème particulier et qu’il y a de l’électricité. Climatiser la salle est un rituel indispensable, vu le nombre de machines et la température extérieure extrême.

8h30

J’ai lu un mail. La journée de montage peut commencer. Mais avant, je croise un gars de l’institut, un des seuls que je ne connais pas bien. Il est plus ou moins chargé de l’ouverture de certaines portes. J’ai le malheur d’aller lui serrer la main.

- J’ai faim… j’ai très faim. Se lamente –t’il.
- Vous, vous voulez de l’argent ! En déduis-je avec la dextérité mentale d’un Sherlok Holmes au bout du rouleau.

Je lui donne ce qu’il faut et accède enfin à la salle de montage, qui commence à atteindre une température acceptable. Parfois, la clim ne marche pas et c’est une étuve invivable. Mais quand elle marche, comme on monte à deux dans la même salle et que je suis posté plus près de la clim, Camtho a trop chaud et moi trop froid. On jongle toute la journée avec la télécommande pour un meilleur compromis.

Ce matin, entre autres milliers de choses en retard, on doit sortir un film sur cassette. Mais on n’a pas assez de cassettes. On demande au « préposé aux cassettes ». Il nous dit qu’on a dépassé ce qui était prévu et qu’on n’y a plus droit, comme si on demandait un surplus de dessert. Je me dis qu’étant donné qu’une cassette ne coûte ici, comme chez nous, que 3 ou 4 dollars, je veux bien la payer de ma poche pour travailler. Mais ce n’est pas possible quand même. Ce n’est pas plus prévu que les desserts. On se démerdera donc avec la cassette qui était prévue pour laisser une copie de sécurité sur place. Pas le courage d’aller voir le directeur ou de déplacer l’attaché de l’ambassade pour si peu. Attendons que les problèmes se résolvent ou se cumulent, on perdra moins de temps ! On n’est pas en avance sur notre planning (tourner et monter en simultané six films documentaires courts mais compliqués)

9H30

Pour gagner du temps, on devait aussi capturer les images d’un des stagiaires qui est parti faire le caméraman pour un autre. Mais, malgré les précautions prises la veille pour le forcer à nous les laisser et ne pas risquer de les perdre en tournage, les cassettes ne sont plus là.
De toute façon, il n’y a pas assez de place sur les disques durs qui sont de vieux disques à capacité trop réduite. On a cependant obtenu d’un collaborateur attentif de la maison (il y a en a beaucoup quand même heureusement), l’installation d’un disque dur externe pour faire de la place sur nos disques internes.

10h00

Entre temps, on fait quelques points de montage. Et je re-installe un magnétoscope à son emplacement d’où il avait disparu, comme tous les jours, pour qu’une stagiaire puisse derusher et traduire, pendant qu’on avance sur le reste (on perd la moitié du temps à traduire du Lingala vers le Français et à sous-titrer… car c’est une opération financée par la France tout de même…). Il faut quand même trouver une prise électrique protégée afin de brancher les disques externes sans risquer un crash lors des nombreuses pannes électriques. Mais il n’y a pas de multiprise. Je lance une nouvelle procédure…

10H30

…Et finalement, je vais chercher moi-même une prise dans une salle, en débranchant d’autres appareils, dont le magnétoscope, puisque la stagiaire a disparu.

Mais comme il a fallu plusieurs heures la veille pour que le premier ordinateur de montage reconnaisse le disque, il faudra plusieurs heures pour que le deuxième ordinateur en fasse autant. Ça passe par une recherche du CD contenant les « pilotes »… Le reste, c’est de l’informatique comme partout avec Windows©… ça ne marche jamais. Là, il s’agit d’une version de 2000, donc encore plus laborieux et incompatible (Windows© prend soin de faire en sorte que rien ne soit vraiment utilisable sans mise à jour… Ce qui est très pratique en Afrique où l’Internet ne permet pas de charger les mises à jours)

Entre temps, on dérushe un tournage de la veille. Malgré nos nombreuses recommandations et exercices en la matière, nos stagiaires cinéastes n’ont pas tellement pensé qu’il fallait aussi enregistrer le son. La moitié des rushes sont à tourner de nouveau. La stagiaire a réapparu et s’est vraiment mis à bosser, avec une autre solution électrique (depuis quelques semaines, on s’est procuré un « passe » pour éviter d’attendre un préposé à l’ouverture des portes)

12H30

Le disque externe est enfin reconnu. On peut lancer un long et fastidieux calcul sur un ordinateur du moyen âge informatique. Calcul qui nous permettra de libérer de l’espace disque nécessaire et de poursuivre les montages. D’après nos calculs à nous, ceux de l’ordinateur devraient prendre deux heures et une partie se fera pendant la pause déjeuner. On s’en sort pas si mal….

13H30

Au retour de la pause (où l’on peut manger une sorte de nourriture toujours identique tous les jours), le calcul est presque fini. Mais ça serait sans compter avec les problèmes quotidiens d’électricité que connaît tout le pays. Bien que le pays soit le plus gros fournisseur externe d’électricité, partout à l’intérieur, le courant saute, c’est un fait. La sécurité se met en route, mais tout ça sans qu’on s’en rende compte tout de suite, car la lumière elle, n’a pas sautée. La batterie de l’UPS étant trop vielle, cinq minutes après, à notre grande surprise, les deux ordinateurs s’arrêtent d’un coup. Le calcul est interrompu, et donc à refaire totalement.
Mais l’électricité revenue, notre tableau électrique à préféré sauter lui aussi et impossible de le faire remettre en marche (Nous on n’y touche pas, il fait des étincelles ! )
Heureusement , il n’est pas encore 17h et un technicien électrique trouve une solution de secours, en déviant le disjoncteur sur une autre phase. Il faut dire qu’ici, il est très entraîné à ce genre de détournements. Il nous averti que c’est provisoire et qu’on aura encore des problèmes demain… Mais demain est un autre jour et on nous dit ça tous les jours. On relance le calcul. En attendant on attaque d’autres dérushages sur d’autres films, pour pas perdre trop de temps. A deux, on mène six projets à la fois multipliés par x problèmes imprévus.

15H30

Une équipe est de retour de tournage …On avait interrompu ce montage pour que le réalisateur nous ramènent un peu plus de matière tellement c’était « léger ». Mais il ne ramène pas grand chose de plus. Son protagoniste aurait demandé de l’argent pour tourner. Il a donc tourné autre chose que ce qui était prévu depuis des semaines.

16H00

Un autre tournage est de retour, ce qui va permettre au troisième tournage de démarrer avec deux heures de retard sur la lumière qui tombe (ici, je le répèterai jamais assez, il fait nuit à 18H00).
Mais les rushes qui avaient disparu depuis ce matin ne sont toujours pas là. Malaise dans l’équipe. Un stagiaire soupçonnait un autre stagiaire d’avoir essayé de planquer ses rushes… pour le saboter, par jalousie ! Selon lui, « c’est très fréquent chez les gars de son ethnie ! ». En défense, il a fait appel à des menaces en sorcellerie et, comme par miracle, les rushes sont réapparus sous notre nez.

Contre le procès en sorcellerie, je maintiens la thèse suivante : Quelqu’un a embarqué les cassettes par erreur au milieu des siennes. Et sous la menace de la sorcellerie et par peur de se faire aussi gronder par ses formateurs, le distrait les a redéposé discrètement sans se faire voir. La crise semble réglée pour l’instant… « Il n’empêche que les gars de ce coin, ils font souvent des coups en douce ! » persiste le stagiaire spolié que provisoirement mais têtu.

16H30

Avec ces histoires, le troisième tournage n’est toujours pas en route. Je rassemble nos « petits », dispersés aux quatre coins de l’Institut (l’un parce qu’il a chaud, l’autre soif, l’autre cherche un endroit qui capte)… Mais quand tout le monde est là, c’est le chauffeur qui a disparu.
On me dit qu’il est parti manger ! Je croyais qu’il avait un budget pour manger à midi en extérieur. On me dit que c’est possible qu’on ne lui donne pas ou qu’il l’économise pour nourrir sa famille. Je ne peux rien dire. « Mon cher, en tout cas, ce sont est la réalité du pays », comme on dit ici. Le chauffeur revient. L’équipe de tournage part enfin, à la poursuite du soleil qui tombe.

Pendant ce temps, camtho bataille avec le stagiaire qui n’a pas payé son protagoniste (comme on lui avait conseillé bien sûr, par déontologie !), mais qui n’a rien ramené de terrible quand même. En fait, il n’y a rien de bon à monter, mais il aura cette réplique historique à Camtho :

« Vous avez une vision occidentale ! », avant d’admettre qu’il faut quand même qu’il tourne quelques images utilisables… même avec sa vision de Kinois.

17H00

Ayant renoncé un peu à ce calcul risqué tant que l’électricité n’a pas prouvée quelques heures de stabilité, j’ai capturé par petits bouts… Mais cette fois, c’est le magnétoscope qui ne veut plus lire les cassettes. Sa tête est encore bien sale. Tous les jours, on y passe une bande nettoyante abrasive, qui est la seule maintenance reconnue ici et dont on reconnaît partout ailleurs qu’elles bousillent les têtes de lectures. Les bombes anti-poussière n’existent pas à Kinshasa et démonter un appareil pour le nettoyer nécessite une longue procédure qui peut parfois passer par un lent Service Après Vente à Bruxelles. En tout cas, à cette heure ci, ça fait longtemps que le technicien n’est plus là. Je passe une bonne demi-heure à chercher LA cassette nettoyante dans l’institut. Je rentre dans un bureau où un homme dort profondément, la tête sur le bureau… Je sors sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller. Je finis par trouver une cassette nettoyante.

17H10 :
La capture commence enfin… Le responsable des toilettes (celui qui doit les nettoyer tous les jours à l’urine selon moi) vient balayer bruyamment dans la salle de montage, en tapant dans toutes les chaises et tables, redéposant sur le magnétoscope toute la poussière qu’on a mis des heures à enlever, ainsi que celle qui était stockée dans la pièce depuis des années. Je le soupçonne de faire ce boulot exceptionnel pour voir si je ne vais pas lui donner quelques billets, comme à son collègue du matin. Je ne cède pas, et alors que nous sommes à deux doigts de la crise d’asthme, Camtho lui dit que ce n’est vraiment pas la peine de balayer de son côté, qu’il est très propre. L’homme s’en va enfin, en oubliant de ramasser la poussière rassemblée.

18H20

Le troisième tournage, parti trop tard, revient presque bredouille, battu par la lumière.

18H45

Dans les quelques centimètres carrés où mon téléphone capte, j’arrive enfin à joindre le stagiaire du premier tournage pour lui signaler qu’ils ont oublié de faire du son sur la plupart des images et qu’il faut absolument reprendre tout ensemble demain. Puis mon téléphone s’arrête net, en rupture d’unités (pas eu le temps de sortir pour recharger)

19H40

Le chauffeur aimerait bien ramener Camtho à son logement et rentrer chez lui. On se doute que, malgré le budget prévu à cet effet, le brave homme ne verra sans doute jamais la couleur de ses heures supplémentaires. On essaye d’avancer quand même. On lance le calcul interrompu en mi-journée… Mais il faut attendre la fin, pour voir si ce coup-ci tout va bien. En attendant, encore quelques captures sur l’autre ordinateur….

Ce soir, deux films sont totalement terminés. Il en reste quatre.

Episode 15 : L’homme d’affaire formé loin est malin.

Toute la journée,  je donne des conseils pour faire des documentaires dans un pays sans cinéma et qui ne veut pas de ce genre de chose à la télévision. A la télévision justement, des hommes d’affaires donnent des conseils pour reconstruire le pays dévasté :«  En affaires, il faut avoir une maquette et appliquer sa maquette… Après, c’est Dieu qui fait le reste. »
Celui-ci s’appelle Monsieur Chamba et ses affaires à lui, c’est la « sécurité ». Lui aussi est un peu dans la vidéo, mais lui c’est plutôt la vidéo-surveillance. Lui aussi se sert des ordinateurs mais ce n’est pas pour le montage, c’est pour le fichage généralisé… Autant d’idées modernes qu’il aimerait bien importer partout au en RDC, si Dieu omnipotent veut bien céder sur le monopole.

Monsieur Chamba est Congolais, mais jusque-là, il faisait ses armes en France. De retour au pays, il voudrait plus de sécurité… Pour les entreprises surtout.  Mais l’homme n’est pas là seulement pour ses propres affaires, il affirme qu’il est important de « donner avant d’avoir » car « quand on aime son pays, on donne pour son pays », et ce que Monsieur Chamba donne, il l’explique ainsi:

« Vous savez, nous avons travaillé en Europe. Là-bas,  gérer son personnel est quelque chose de très important. Ça vous permet de faire du bénéfice,  ça vous permet de stabiliser votre entreprise, et de savoir à qui vous avez à faire. Vous pouvez contrôler et gérer votre personnel.  Vous savez… une personne qui disparaît cinq minutes par ci, par là, dans une journée, à la fin du mois, ça peut faire une ou deux journées de perdues… Et il faut calculer cette perte pour savoir exactement ce qu’on doit verser à la fin du mois à cette personne.»

J’essayai de calculer le nombre de jours que j’avais perdu dans le mois, en additionnant les heures d’embouteillages à cause de l’état des routes, des transports publics inexistants, de l’eau de pluie accumulées dans les crevasses, des flics corrompus. J’essayai aussi de calculer les journées perdues à causes des pannes électriques quotidiennes interminables et des autres dysfonctionnements du véritable capitalisme appliqué dans ce pays.

La véritable « maquette », dont ne parlait pas Monsieur Chamba, est celle de la corruption généralisées dans tous les secteurs, bel exemple donné par les irresponsables politiques et leurs complices gens d’affaires… Tout ce qui fait, par exemple, qu’un employé partant tôt dans la nuit revient chez lui tard dans la soirée et qu’à la fin du mois il gagne 70 dollars (en moyenne). Pour gagner plus que ce salaire de misère, le  travailleur doit forcément trouver des boulots complémentaires le week-end  et/ou quelques petites magouilles s’il en a le pouvoir (cf épisodes précédents !).  Mais Monsieur Chamba, qui avait bien retenu la leçon des patrons français, ne me laissa pas terminer mes calculs et revint à la charge pour vendre sa soupe, armé d’un exemple bien malin :

« Par exemple, je suis venu sur votre plateau comme ça. Si à l’entrée, vous aviez enregistré mon identité et ma photo… Si un an après, quelque chose se passe sur votre chaîne,  vous savez qui est entré qui et sorti ce jour-là… »

Effectivement… Je compris aussitôt que l’exemple pris par l’homme d’affaire n’était pas si absurde qu’il en avait l’air. Bien sûr, le premier réflexe aurait pu être de penser :  Mais pourquoi cet imbécile veut qu’on mette une caméra de surveillance à l’entrée pour savoir que, quelques minutes après,  il va passer en direct devant trois caméras de télévision ? J’aurais pu en tirer cette conclusion naïve si, au moment même où Monsieur Chamba terminait sa phrase, son image  n’avait pas totalement disparue dans un « noir antenne » typique du paysage audiovisuel congolais.  Sur ce point, il n’avait pas tord : Passer à la télé ne garantissait pas d’y être vu.

Dans le cas présent, Monsieur Chamba était peut-être victime d’un membre du personnel vidéo que la direction n’avait pas su « contrôler et gérer » à temps…. A moins qu’il eut fallu chercher du côté de ces pannes de jus quotidiennes qui empoisonnent la vie du peuple congolais et, entre autre, ne permettent pas vraiment de garantir une diffusion continue à la télé (ce qui reste la conséquence la moins grave !).   Il faudrait alors comprendre pourquoi les hommes d’affaires qui gèrent le pays savent vendre l’électricité au de-là des frontières,  sans pouvoir la fournir aux Congolais eux-mêmes…

Mais une dernière question me vint à l’esprit :  Comment Monsieur Chamba arriverait à mettre en place son système de surveillance électronique quotidiennement, de longues heures durant, alors qu’il n’y a  effectivement pas d’électricité dans le pays ? Je devançai la prochaine coupure en éteignant  vite la télé avant que Monsieur Chamba ne revienne m’expliquer tout ça.

Note sur les Chinois (les véritables hommes d’affaires congolais):
Les Chinois sont invisibles. Même au restaurant chinois, on est servi par des Congolais.  On me dit pourtant que les Chinois sont partout, mais à Kinshasa on n’en voit pas un… où sont-ils ? Personne ne sait me répondre. Un ami français éclairé m’a expliqué comment ça marche : Les Chinois vivent dans leur entreprise en autonomie. Beaucoup de chantiers à travers le pays sont chinois. Les « autoroutes » sont faites par les Chinois. Ils sont moins chers que Bouygues et compagnie. Leur secret ? Ils font « pas cher » et en échange ils négocient un partage de la propriété du riche sous sol où passent les autoroute.  Ah eux les précieux minerais ! Et comme le Chinois n’est pas plus con qu’un autre et qu’il a des satellites dans l’espace (contrairement au Congolais qui n’est pas con non plus mais n’a pas de d’aérospatiale) le Chinois connaît mieux le sous sol congolais que le Congolais lui-même. Du coup, le tracé de l’autoroute sera fait en fonction, quitte à faire plus de virage pour le même prix !  Et de toute façon, il suffit de mettre moins d’épaisseur de goudron… L’Africain à l’habitude des nids de poules (et des pilleurs).

Episode 16 : Dans les journaux…

 … les avions tombent.

Ils tombent comme des mouches. D’habitude, ce sont les vieux avions russes « Antonov » en bout de course qui s’éclatent.  Cette fois, c’est la meilleure compagnie  du pays Hewa Bora qui a crashé avec un vieux DC 9 dont un aussi vieux pneu aurait éclaté au départ. La distance de décollage de l’aéroport de Goma est trop courte depuis la dernière éruption du Nyirangongo dont la lave à traversée la piste en 2002.  Et depuis, personne n’a trouvé le temps ni l’argent pour la réparer.

Comme d’habitude dans le pays, le DC9 « fula fula » (plein comme les taxi bus dit on ici), s’est écrasé sur un quartier pauvre en bout de piste. Bilan : au moins 80 morts. Mais on n’est pas vraiment sûr du bilan. Tous les matins à la radio, la seule chose dont on est sûr c’est que le présentateur dit : « Il est en tout cas 7 heures à Kinshasa »

Les journalistes n’ont pas été les premiers à s’approcher. Les délégations officielles ont bloqué l’accès et  se sont précipités pour aller pleurer les morts et organiser des grandes opérations humanitaires.  En tête, Madame la présidente Kabila, dont l’appel aux dons tourne en boucle sur toutes les télés. Les comptes sont ouverts pour « Initiative Plus », en dollars ou en francs congolais. « Envoyez la monnaie et priez Dieu » dit, en gros, la Madame. Le mari, on ne le voit pas. Peut-être parce qu’on dit qu’il est actionnaire de la compagnie Hewa bora ?
Quand il referme son journal radio,  le présentateur conclu ainsi : « Plus rien à vous dire pour cette édition. Obligé de la refermée. »

… Lynchages et technique du Pneu.

C’est écrit partout dans la presse : Place Victoire, un voleur s’est fait prendre la main dans le sac. Pas de quartier à Matongé pour les voleurs de téléphones portables. Le jeune homme a été tabassé à mort par l’amicale des vendeurs de la place. C’est comme ça. Ça rigole pas à Kinshasa ! Les commerçants n’ont pas de temps à perdre avec les lumières de Noël ou autres formalités de convivialité.  Mais quand il est question de solidarité contre un voleur, ils sont bien là ! A mes copains bana kin (1), à qui je pose toutes les questions qui me viennent par la tête, je demande si c’est courant comme pratique.

- Non, ça se fait plus trop… Les choses se sont calmées. Il y a quelques années, c’était plus courant de voir quelqu’un se faire brûler vif après l’avoir entouré d’un pneu de voiture !

- C’est vrai que l’état des routes obligent à changer souvent les pneus… Mais de là à les recycler de la sorte, je dis non !

- Oui, mais c’est surtout les Rwandais qui étaient brûlés à l’époque… Me dit un gars pour qui ça à l’air moins grave.

Les gens d’ici ne les aimaient pas trop les  Rwandais. Ce sont eux qui tenaient le business. Et quand Kabila le père est arrivé, il y a eu une vague. Tout le monde brûlait tout le monde. Il suffisait de ressembler vaguement à un Rwandais pour risquer de se faire passer un pneu.

- C’est quoi ressembler à un Rwandais ? Demandai-je naïvement.

Personne ne su me répondre très précisément.

… Emasculé conception

La presse n’y oppose aucun doute : « Un homme a vu son sexe rétréci, par surprise, à l’instar d’autres personnes victimes de cette pratique, ces derniers temps (…) Paniqué, il s’est décidé d’aller à l’Eglise du Réveil du coin où, selon les informations en sa possession, l’on pouvait le tirer du mauvais sort jeté. (…) Arrivé à l’église en question , grande a été sa surprise mêlée de déception de constater que ses portes étaient hermétiquement fermées. Il a dû rebrousser chemin, la mort dans l’âme, traînant derrière une foule de curieux. » (2)

Ce week end, la place Victoire était presque vide. Etonnant ? Pas du tout. La rumeur du « sexe rétréci par surprise » a eu son effet. Ils l’ont tous vu et me racontent :

-    Un garçon a baissé son pantalon et son sexe était tellement petit qu’il avait disparu ! Et  en désignant un gars, il a crié : « C’est lui, il m’a touché en passant, et voilà ! »

-    Et qu’est-ce qu’il s’est passé après ?

- Le gars s’est fait arrêté.

- L’escroc ?

- Le sorcier !

- ???

Je continuai à taquiner  mes copains que je trouvais inhabituellement très naïfs de boycotter leur propre quartier depuis deux jours pour une légende urbaine.

- Et je parie que quelqu’un propose de guérir pour un bon prix non ?

- Oui, les Nigériens savent désenvoûter ça… D’ailleurs, ce sont eux qui jettent ce genre de sort.

- Et je suppose, qu’ils vendent aussi l’antidote ?

- Comment tu le sais, t’as déjà vu ça ?

- Oui, dans une autre vie dans doute… quand j’étais sorcier !

Ils se marrèrent et il fut globalement admis par l’assemblée qu’on était bien en présence d’une escroquerie. Mais ce soir-là, notre chauffeur n’eut personne à déposer à la place Victoire.  On ne sait jamais…

(1) Kinois  en Lingala

(2) Le Potentiel du 19 Avril 2008, dans le texte.

  Episode 17 : Plus près de toi Seigneur

 priere-du-soir.jpgC’est avec une certaine émotion que je gravissais le sommet d’un des point les plus haut de Kinshasa (en 4×4 bien sûr), le bien nommé « binz à pigeon »… où il n’y a pas un seul pigeon, mais l’ensemble de tous les émetteurs hertziens qui relayent les 49 chaînes de la ville, parmi lesquelles la RTAE, la Radio et Télévision de l’Armée de l’Eternel… Une de ses nombreuses ramifications de l’église du Réveil, partout présentes à Kinshasa.

« L’armée de l’éternel » a commencé par s’armer d’une chaîne de télévision depuis une dizaine d’années.  Bon, l’éternel j’avais une vague idée de ce que ça pouvait vouloir dire, bien que ce concept me semblait totalement inadaptée à la télévision.

- Le réveil c’est quoi ? Demandais-je bêtement à Madame Isabelle, la sympathique directrice des programmes.

- En bref, on se laisse diriger par le Saint Esprit…

Pour commencer la visite guidée Madame Isabelle m’expliqua qu’il avait fallu d’abord se rapprocher des cieux d’encore  42 mètres. Il fallait bien un petit effort pour diffuser la parole de Dieu dans de bonnes conditions.

La RTAE a été une des toutes premières églises du réveil à avoir monté sa propre chaîne de télé. A l’époque, en plus de la télé nationale,  il n’y avait que cinq chaînes privées , dont deux chaînes de l’église du Réveil. Maintenant, la concurrence est rude: Neuf chaînes se partagent le même créneau. Mais Madame Isabelle ne crache pas sur la concurrence.

- On regarde les autres chaînes, ça nous aide à améliorer !

L’audimat, la RTAE le fait surtout sur les questions sanitaires et sur son créneau féminin.
« L’armée de l’éternel » organise des « croisades » retransmises à la télé… Oh, bien sûr,  ils ne tuent personne pendant ces croisades, mais font de grands rassemblements dans des stades où ils prient beaucoup tous ensemble, font des collectes et tout le tintouin…  La chaîne n’est pas suffisamment riche pour vraiment payer tous ses collaborateurs, en dehors du directeur, seul vrai maître après Dieu. Les moyens de la chaîne ne sont pas énormes :  Une petite régie, un petit plateau télé, un petit studio radio. Tout est modeste… modeste, mais propre. Le principal financement vient de la publicité… Mais attention, pas n’importe quelle publicité ! La RTAE a un gros handicap, elle ne fait pas de pub pour la bière, ni « Primus », ni « Skol »… Ni tout ce qui est mal en général, comme les musiques profanes, les savons antiseptiques et les préservatifs. En résumé, tout ce qui sponsorise ici… c’est pas pour la RTAE.

Au moment où nous rentrions bruyamment sur le plateau, j’eus la chance de tomber sur le direct du pasteur Kapitan.

- Vous vous sentez plus pasteur ou plus animateur télé ?

- Ben, là je peux atteindre plus de monde… J’ai influencé beaucoup de gens depuis le temps que j’en fais. Me répondit fièrement le pasteur en costume.

Pour le pasteur Kapitan, le plus important en ce moment est de créer des leaders qui influenceront les autres afin de relever le pays.

- Nous avons compris qu’il faut agrandir le royaume de Dieu. M’expliqua le bonhomme.  Et cela n’est possible qu’à travers les chaînes de télé, parce que là on peut atteindre des multitudes de personnes.

- Votre patron c’est qui ?

- C’est le Seigneur Jesus Christ.. C’est lui qui m’a appelé au ministère ! Dit-il moitié hilare, moitié gêné.

- Vous ne risquez pas de vous faire licencier ?

- Bon… Jusqu’au jour où vous quittez cette terre vous travaillez… Sinon on est là jusqu’au retour de notre Seigneur Jésus Christ.

Pourtant convaincu que le grand patron ne ferait pas irruption sur le plateau tout de suite pour nous engueuler,  je laissai quand  même l’homme à son direct. C’était un vieux professionnel qui avait une horloge dans la tête et un public de fans à qui il ne pouvait faire attendre plus longtemps la parole divine.

Au moment de partir, je fis la rencontre du mari de Madame Isabelle, qui venait en voisin. L’homme, tout aussi sympathique, était lui-même directeur des programmes de la « concurrente » d’à côté, une autre chaîne de l’église du Réveil. En partant, le surnommé « commandant de bord »  m’avoua :

- Si Dieu pouvait nous bénir pour qu’on fonde tous les deux notre propre chaîne de télé !

Puis le couple s’engouffra dans une Mercedes Benz grise, sur laquelle on pouvait lire, en tout petit :  « Plus près de toi Seigneur ».

   Episode 18 : Comprenez mon émotion !

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Il est apparu sur le poste de télévision de la cantine de la  chaîne nationale (RTNC). On l’a vu ! C’était bien lui… Le léopard, celui que Thierry Michel a nommé, dans son film éponyme : « Mobutu, roi du Zaïre ».  Un vieux journaliste a arrêté de manger, la « Primus » est restée sur la table. Un instant, il a cru au retour du léopard… Comprenez son émotion !

 

Kinshasa, 24 Avril 1990. Mobutu, visiblement tourmenté par les images des « grands bouleversements du monde » fait un discours qui marquera à jamais l’Histoire du pays :

 

« J’ai estimé, seul devant ma conscience, qu’il était temps de tenter de nouveau, l’expérience du pluralisme politique dans notre pays avec, à la base, le principe de la liberté pour chaque citoyen, d’adhérer à la formation politique de son choix. »

 

Après plus de trente ans, Mobutu prenait congé de son parti unique du Mouvement Populaire de la Révolution, se plaçait en arbitre, l’assemblée était sidérée…  Mobutu était en train d’annoncer sa fin et il le savait. C’est en pleurant qu’il conclut, sous un tonnerre d’applaudissements : « Comprenez mon émotion ! ».  Il était fini. Mais quel sens du spectacle ! L’homme de l’occident, des Belges, des Américains, celui qui avait été jugé convenable, face à l’arrogance d’un  Patrice Lumumba, serait contraint à l’exil quelques années après ce discours pour ne plus jamais revenir, même mort. 

 

Aujourd’hui, on dirait bien que la plupart des Congolais le regrettent un peu, voir même beaucoup. Il était le chef suprême, le papa de la Nation, au point de lui avoir offert « Zaïre », ainsi qu’à tous ses compatriotes, sommés de changer eux aussi de noms.  Lui a été enterré Mobutu Sese Seko, mais les Zaïrois ne sont plus, et les Congolais ont repris leurs vieux noms quand Laurent Désirée Kabila est entré en vainqueur à Kinshasa. Tous connaissent les crimes de Mobutu, mais rien à faire, ils semblent avoir compris ses émotions, et pourquoi pas lui pardonner tout le reste ? Comme cette stagiaire qui me parlait de Mobutu avec la même émotion qu’elle racontait Lumumba, pourtant trahi par le premier.

 

- Comment pouvez-vous comprendre ça vous, occidentaux ?!  S’offusquait-elle. Avant de fustiger l’appellation de « Roi du Zaïre ». Un jour, on fera nous-mêmes nos films pour raconter notre histoire ! Disait-elle fièrement.

 

Et pour les vendre  à qui ? Aux télévisions occidentales ? L’espoir fait vivre ! Avais-je pensé tout bas.  Je n’avais effectivement rien compris. Comment Mobutu avait pu balancer Lumumba, en faire un héro national quelques décennies plus tard ?

Comment le peuple avait fini par détester Mobutu, puis le regretter encore ?

Comment Lumumba pouvait être détesté aujourd’hui pour ce qu’il n’a pas fait ? Encore aujourd’hui, Lumumba est méprisé par le bon peuple,  par ceux qui lui en veulent encore d’avoir créé des illusions, de s’être laissé massacré, d’être un menteur !  D’ailleurs, ici on dit parfois d’un menteur : « Il est Lumumba », c’est pour dire…

 

Je n’ai toujours rien compris. Pourquoi l’Histoire est-elle aussi injuste ? La statue de Lumumba est posée là, près d’un autre monument jamais terminé par la fine équipe de Mobutu. J’y vois un symbole… Je ne sais pas vraiment lequel, mais c’est sûr, il n’y a pas toujours de hasard !  A la cantine de la RTNC, le vieux journaliste, bouche bée devant l’archive du vieux léopard, n’en est toujours pas revenu.

 


 

La chute de la Haute Autorité

 

Sakombi Inongo est un bouffon, et ça se voit au premier coup d’œil. Je l’ai repéré tout de suite dans le film « Mobutu, Roi du Zaïre ».  Il y laisse entendre qu’il s’était fait piquer sa femme par Mobutu, et que Mobutu était tellement terrible, qu’il ne pouvait que se taire, comme pour tout le reste, sur lequel il avait fermé les yeux pendant tant d’années. Un type capable de se renier tranquillement devant une caméra, juste pour remettre les compteurs à zéro et continuer de manger à la gamelle,  est digne du plus profond mépris !

 

Bien sûr, il était un dignitaire du régime Mobutu. A l’époque, Sakombi Inongo était une sorte de « Goebbels » en communication pour le vieux léopard. Il assumait la propagande avec brio et grotesque.  Et  pourtant, jusqu’à la semaine dernière, il occupait encore une fonction prestigieuse au sommet du Pouvoir, dans le clan Kabila, dont le père Laurent-Désiré, fut quand même le plus grand ennemi de Mobutu, celui qui le chassa du pouvoir. Produit de « l’ouverture » à la Congolaise,  Sakombi Inongo était encore président de la Haute Autorité des Médias ( le CSA d’ici), afin d’y détourner tout ce qu’il pouvait. Tout le monde le savait. Autour de lui, tout le monde devait trouver ça normal. Comme plein de gens qui se découvrent un beau jour une passion inaltérable pour les plus hautes fonctions du pouvoir, ils piquent dans la caisse… Sans quoi, ils auraient sans doute l’impression de pas en avoir. 

 

Sakombi Inongo avait poussé le vice jusqu’à taper tout le monde autour de lui, comme un vulgaire joueur de poker qui doit se refaire à tout prix. C’est ce que m’avoua un camarade de l’Ambassade de France à qui, comme à d’autres, Sakombi Inongo, avait eu le culot d’essayer de taper 2000 $, « pour sa vieille tante mourante à Paris ». Le jeune attaché constatait qu’il avait moins de prestige que son homologue belge, à qui Sakombi avait essayé de taper 5000 $ quelques temps après, et pour les mêmes raisons.  Mais la goûte déborda vraiment la bassine quand le sommet du pouvoir s’aperçu que le président de sa plus Haute Autorité avait piqué dans les salaires de tous ces collaborateurs. On ne mange pas dans la gamelle de sa propre meute !

 

 

 Episode 19 : Chez les Bonobos.

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Les Bonobos sont très rares. Tellement rares, qu’une dame belge très gentille leur a fait un parc qui recueille les Bonobos orphelins ou malades. C’est le Sanctuaire des Bonobos : Lola Ya Bonobo.   Dans ce parc à quelques kilomètres de Kinshasa, des dames congolaises très gentilles s’occupent d’eux toute la journée.

 

Elle soignent bien ces petits Bonobos mignons comme des vieillards humains qui ne penseraient qu’à s’amuser et à baiser toute la journée.  Le reste du temps, les dames font garder leurs enfants par d’autres Congolaises qu’il faut payer avec une partie du salaire gagné au parc à garder des Bonobos.  Mais les Bonobos sont gentils et parfois moins emmerdants que les gosses des humains, car ils savent toujours s’occuper d’un rien. Ils peuvent jouer des heures avec le même ballon, ou même avec un bâton, se poursuivre et se foutre des baffes dans la gueule sans pleurer. Certes, ils sont un peu chapardeurs (l’un d’eux a bien  essayé de me chiper ma caméra !), jouent à des jeux idiots toute la journée, mais on les aime bien quand même les Bonobos.

 

Les Bonobos ont des pieds qui ressemblent à des mains, et des mains qui ressemblent à des mains d’hommes. Cependant,  même s’il s’agit du singe le plus proche de l’Homme, le Bonobo est peut être moins con que l’Homme…  Disons qu’il a su au moins appliquer  sur le long terme les idées progressistes des années 70 : Les Bonobos est une société totalement matriarcale, féministe donc, et elle règle tous ces conflits par l’utilisation intensive du rapport sexuel. S’il y a une embrouille, le Bonobo fait l’amour, pas la guerre. Les mâles avec les femelles, les mâles entre eux, les femelles entre elles, tous ensemble, dans une grande partouse s’il le faut. Et tout finit toujours bien. Le seul inconvénient, c’est que le Bonobo est tellement proche de l’Homme qu’il peut attraper aussi le SIDA s’il ne fait pas attention.

Au final, avec toutes les misères que leurs ont fait leurs cousins humains, il ne reste plus assez de Bonobos et il est devenu urgent de protéger l’espèce. Toute proportion gardée, à l’échelle du monde, c’est un peu comme les Rwandais à Kinshasa… Pas de quoi former un gouvernement ou organiser un tournoi de foot.

 

Traversant des routes délabrées, on vient au fin fond du Congo pour voir dans les yeux, faits, et gestes des Bonobos, une partie de nous-mêmes, simples humains.  C’est ça qui nous fascine tant chez les Bonobos. C’est nous même en fait, pas les Bonobos. Et puis, on aime bien dire Bonobo.

 

Mais attention, il ne faut pas nourrir les Bonobos ! Par contre, on peut leur donner nos bouteilles d’eau vides, comme il est conseillé de le faire à l’entrée du Parc. Moi, je n’avais pas  pris de bouteille d’eau…  Mais il n’est par exemple pas conseillé de leur donner une cigarette, comme l’a fait ce con d’humain mâle derrière moi,  avant de se faire engueuler par le singe, qui lui n’est pas si con que ça quand même.

 

 Par contre, sur la route du parc, il faut donner des billets à des jeunes qui  creusent des trous au milieu de la route tous les cinquante mètres. Toute la journée, ils remettent la terre dans ces trous,  pour nous faire croire qu’ils ont réparé la route afin qu’on puisse passer tranquillement.  Et puis, comme ils ont une pelle, et qu’ils se mettent au milieu de la route, soit vous les écrasez, soit vous leur balancez un billet par la fenêtre pour gagner du temps et éviter qu’ils ne courent avec leur pelle en risquant de rayer votre 4×4 ou de se faire happer dans les roues.  De toute façon, ils n’ont qu’à faire gaffe, parce que personne n’a prévu d’ouvrir un parc pour handicapés orphelins humains, même rares,  qu’on viendrait visiter, et à qui on balancerait des bouteilles vides pour les prendre en photo.

Episode 20 : Les difficultés, mon cher. 

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Au début, les stagiaires avaient tous la même excuse pour justifier leurs retards de plusieurs heures, qui me forçaient à finir très tard le soir : « Il a plu ! ». C’est vrai, qu’en période de pluie, l’excuse est renouvelable. Et puis, on s’en est tous lassé. Eux et moi.

 

Après, il y eut : « C’est la Malaria ! ». Tout le monde est forcément malade de la Malaria ici.

« On vit avec ! » Disaient-ils.  Cette raison pouvait aussi s’enchaîner  des jours entiers avec le célèbre « Je suis sous cure ! », qui peut justifier parfois des retards insoupçonnables, dû aux nombreuses galères qu’engendre la recherche d’antibiotiques je suppose. Quand c’est plus grave, c’est la visite à l’hôpital, qui peut vous faire perdre une demi-journée.

 

Bon, en tout cas, il y a toujours les retards de transports pour ceux qui prennent ces fameux taxi-bus « fula fula », et même pour ceux qui ont la chance d’avoir une voiture, l’inévitable crevaison… Vu l’état des routes, ça peut effectivement arriver plusieurs fois dans la même semaine. Et quand c’est vraiment grave, on peut même avoir crevé deux fois sur le trajet, avec deux variantes :

 

« Pas de deuxième roue de secours, j’ai pas pu arriver !». Si vraiment on n’a rien d’autre sous la main, ou alors  :

 

«Heureusement que j’avais pris la précaution de prendre une deuxième roue ! » Si on veut vous montrer à quel point on a fait un effort incroyable pour arriver avec deux heures de retard seulement…

 

Tout ça arrive tout le temps. Et que ça soit vrai ou que ça serve d’excuse, le résultat est le même : Le pays est paralysé et il n’y a rien à faire. Juste ne pas perdre patience.

 

Dans le vocabulaire, revient tout le temps le mot « difficultés », au pluriel,  en Français, même au milieu d’une phrase en Lingala.  C’est un mot qui ne peut avoir de sens qu’en Français. Car c’est au blanc qu’on parlera le plus souvent de ses difficultés, car les autres s’en foutent, ils en ont plein aussi.  C’est au blanc qu’on demandera de quoi palier un peu à ces difficultés. D’ailleurs, au blanc, on  a toujours quelque chose à lui demander. Il est là pour ça, et c’est vrai que s’il est la, c’est qu’il vient chercher quelque chose, donc c’est bien normal de lui demander un « sucré »(1) en retour. Je trouve ça normal. En tout cas, ou presque, je paye.

 

Tous les matins, je passe le portail de la Télévision Nationale et j’ai l’honneur d’être contrôlé par la garde nationale de son excellence Joseph Kabila, président de la République Démocratique du Congo. Ils fouillent les  sacs s’ils veulent, et cela que vous rentriez ou que vous sortiez. Si vous entrez, vous pouvez toujours cacher une bombe et si vous sortez, emporter un élément de la propriété de l’Etat… J’ai toujours envie de leur dire que les seuls à dépouiller les chaînes de télés depuis des années sont les plus hauts responsables de ce pays… Mais je préfère  ouvrir mon sac et fermer ma gueule. Malgré sa plus haute fonction, cette garde d’élite ne manque jamais l’occasion d’essayer de me taper un peu d’argent… Les soldats sont prêts à perdre leur fierté pour l’équivalent d’une bière.  C’est dire s’ils doivent être mal payés les bougres ! Je ne paye pas.

Par contre, pour prendre possession de la chaîne Nationale et même du pays tout entier, j’ai l’impression que quelques dollars bien lâchés pourraient être suffisants. Pourvu qu’un moins pacifiste que moi n’ait pas la même idée. C’est bien triste… Ou pas. Car rien n’est vraiment triste ici. Crevaison, oraison funèbre, maladie, état des routes, corruption, exécutions, pénurie de nourriture, manque 500 FC pour boire la « Primus », prostitution, 4 heures de marche pour aller au boulot, crise de Malaria, perdu le stylo,  zizi volé par le sorcier, c’est la guerre, il fait chaud,  il est mort, plus de fufu (2), pas de courant, un charnier dans le bas Congo, où est le zibulateur (3) ?… Tout est « difficultés » mon cher !  L’Afrique sait faire avec, elle n’a pas choix… Ça fait longtemps qu’elle s’est fait baisée, mais il ne faut pas lui demander d’aimer ça en plus !

 

 

 

 (1) Sucré : Pot de vin, pourboire, rançon, coup de pouce, prix d’une fille, d’un soldat, d’un flic.

 

(2) Fufu : Sorte de pâte à partir de Maïs, qui constitue l’alimentation de base du Congolais, et qui lasse vite l’occidental.

 

(2) Zibulateur : Décapsuleur de bouteille… très utile pour la Primus et la Skol puisqu’il n’y a pas de cannettes. Mais beaucoup ouvrent avec les dents,  et se les bousille, pour ne pas perdre trop de temps à chercher un « zibulateur ».

 

 

Episode 21 : La fin des illusions ?

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Un matin, je me suis réveillé et j’ai réalisé qu’on allait terminer les films dans la journée. Ça tombait bien car c’était le dernier jour. Et le miracle fut. Tous les « stagiaires » avaient réussi à finir leurs films. Six courts métrages documentaires réalisés dans des temps records et malgré « les difficultés ». Désormais, ils étaient cinéastes.

Enfin toute l’équipe de l’institut fut réunie au grand complet pour la grande cérémonie de remise de diplômes, photos, discours… et surtout le buffet arrosé à la fois de « Primus » et de « Skol », démocratie oblige.   Le soir fut la grande soirée de présentation des films à la halle du Centre Culturel Français. Dans la salle pleine, certains protagonistes des films étaient là.

 

Je me souviens plus très bien, mais avec le recul, j’ai eu l’impression d’y croiser le bon musulman de l’orphelinat, le vieux vendeur de glace, la receveuse de taxi bus, la maman du marché des sorciers, la shéguée putain de Matongé,  le conteur de l’école des arts… Peut être, ils n’étaient pas tous là, mais à chaque plan projeté sur le grand écran, la salle vibrait avec eux, sanglotait, riait, criait, bougeait, Kinshasa vivait sous les lumières du projecteur. Je retrouvais, pour une soirée, ce que j’avais rêvé du cinéma à mes débuts, lorsque je croyais que ça vivait encore, avant de tomber dedans et des nues.

 

Alors, oui, j’étais censé avoir à appris quelque chose à ces zigues désorganisés et je savais déjà qu’une fois rentré à Paris aucun de mes camarades français et moi étions capables de réaliser de tels documentaires dans ces conditions et surtout de provoquer de telles réactions sur des spectateurs. Instinctivement, je sais depuis longtemps que la créativité ne fait pas bon ménage avec trop de confort. Le contraire n’est pas forcément vrai, mais je quittais Kinshasa avec cette idée en tête qui ne me quittera pas. 

 

Avant de partir, j’avais croisé des jeunes musiciens qui enregistraient par là avec l’ « ambianceur » Céléo. Ils avaient voulu qu’on fasse un échange de baskets. Chose impossible vu mes grands pieds. L’un d’eux m’avait pourtant juré qu’il n’aurait aucun problème pour chausser les miennes, qu’il y avait assez de journaux à Kinshasa pour combler le vide en bout de pointure. On avait bien rigolé. En cadeau, ils avaient entonné en cœur une chanson improvisée qui me semble résumer assez bien l’ambigu rapport entre l’Afrique et nous, entre eux et moi. Le refrain de la chanson disait :

 

« Olivier est gentil, en plus beaucoup d’argent. »

 

Ecouter la chanson, en plus beaucoup d’argent : 
enplusbcpdargent.m4a

Fin.

 

Un reportage de Olivier Azam, réalisé en 2008 en RDC.

 

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